Alice Zeniter : « Les petites vies apportent des réponses aux grandes questions »

Written By Sara Rosso

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La Croix L’Hebdo : Avez-vous eu des conseils vestimentaires ce matin ? Dans la pleine moitié du monde (1), qui vient de paraître, vous racontez vos premières apparitions médiatiques : à maintes reprises, on vous a proposé de vous habiller « autrement »…

Alice Zeniter : Non, c’est fini. Parfois, mon éditeur et publiciste me disent de ne pas porter de vêtements troués sur les photos. Mais je l’accepte comme le bon sens le plus commun d’une mère. Ma mère me dit ça aussi !

Quand ces déclarations ont-elles pris fin, s’interdisant avec des auteurs masculins ?

A. Z. : Avec l’art de la perte. Parce qu’il a reçu le Goncourt des lycéens, mais aussi parce qu’il traite de la guerre d’Algérie. Avec un tel contenu, j’ai changé de stature. Je suis une personne sérieuse, et plutôt une femme qui écrit des romans féminins.

Vous expliquez que la virilité est nécessaire à quiconque veut être écrivain, citant Hemingway qui fait de l’écriture « un acte d’exécution » et dit utiliser sept crayons par jour ou Emmanuel Carrère qui coche, dans une interview, « les cases » rondes. le monde », « un voyage dangereux dans un pays troublé », « l’alcool » (…) » Cette nécessité vous a-t-elle façonnée ?

A. Z. : Oui, au début, j’essayais d’être un copier-coller des auteurs. Je voulais aller à Paris, vivre et écrire la nuit en buvant du whisky. Il fallait que je reproduise cette image de l’écrivain qui confine à la folie et passe dans un autre domaine. Après des années à nourrir ces fantasmes, j’ai réalisé qu’ils ne me convenaient pas du tout.

Ne pensez-vous pas que certains hommes sont également mal à l’aise avec ce modèle ?

A. Z. : Oui, peut-être même tous. Ce modèle les met dans une lutte constante pour réaffirmer qu’ils sont des « hommes » avant de devenir des hommes de lettres. C’est le cas de ceux que j’appelle « les vrais gars de la littérature », avec leur alcool, leurs exploits, leurs cigarettes. Quelle charge mentale ! Ce modèle continue de façonner les rêves d’écriture.

Vous analysez aussi le fait que, dans les classiques, les femmes sont avant tout des « prisonnières », des « recluses » ou des « envoyées à la volonté du fort », et que cela vous a donné, enfant, « vous mettre dans l’autre genre ». Comment enseigner ces textes sans perpétuer ces stéréotypes ?

A. Z. : Dans l’enseignement, l’appareil critique attaché aux textes peut souligner combien la répartition des rôles imite l’expression sociale de l’époque et expliquer que la lutte pour plus de justice sociale se reflète aussi dans le roman. On peut donner plus de place aux personnages féminins en en faisant les moteurs de l’action, en leur donnant des répliques…

Votre féminisme explique-t-il votre envie d’écrire ? Pour reprendre ce mot que les femmes n’avaient pas autant que les hommes…

A. Z. : J’ai envie de faire émerger cette moitié du monde qui est si peu présente en littérature, et plus que jamais depuis que j’ai remarqué qu’à mes débuts, j’imaginais surtout des personnages féminins avec une attirance masculine, mais que j’ai créé très peu qui est intéressant ou significatif. J’ai reproduit ce que j’ai lu. Il m’a fallu une somme surprenante pour m’en rendre compte.

Nous sommes à Guingamp, dans les Côtes-d’Armor. Pourquoi, il y a six ans, vous êtes-vous installé dans la région ?

A. Z. : Après mes années d’enseignement en Hongrie, il m’était très difficile de me réhabituer à l’idée de vivre à nouveau dans une grande ville, alors que je faisais face à cette grande limite d’espace. A Budapest, les appartements sont grands, les bars sont grands… Alors j’ai eu envie de quitter Paris et, à la recherche d’un logement, je suis venu participer au Lynceus Festival, à Binic, à vingt minutes de chez moi. ma vie aujourd’hui. C’était très bon. Je me suis dit que j’allais attendre.

Mais pourquoi la Bretagne ? Parce que, comme le dit Alice dans A terre dans nos bras, « Tout le monde sait que les Kabyles sont à l’origine des Bretons » et que votre père est un Kabyle ?

A. Z. : Les Kabyles sont des Bretons, c’est une légende ! Pourtant, j’ai vu le parallèle dans les librairies bretonnes lors de la promotion de L’Art de perdre. Quand je parlais de la Kabylie, de la langue détruite par la colonisation ou la dégradation des coutumes culturelles, un costume comme ça, une danse comme ça, on me disait : « Comme ici, en Bretagne… »

Quitter Paris, n’est-ce pas aussi une preuve de votre affranchissement du complexe provincial qui apparaît dans certains de vos romans ?

A. Z. : D’une certaine manière, oui, car à mon arrivée, Paris a montré l’émergence d’une culture et d’un mode de vie vers lesquels je dois tendre.

A. Z. : La vie bourgeoise et bohème, faite de certaines pratiques culturelles dans certains lieux : aller au théâtre, à un concert, traîner au musée les jours de gueule de bois. De mon petit village sarthois, j’avais l’impression que cette vie était atypique.

A. Z : Les gens m’ont déçu car le plus souvent, ces pratiques culturelles ne se font pas par passion pour l’art, mais pour marquer leur classe. Pour moi, cette façon de dire « j’ai fait ce concert, cette expo », c’est commercial, c’est même sale. Tant de personnes rêvent d’avoir accès à ces formes d’art mais d’autres, qui y ont accès, ne s’en soucient même pas !

Mais toi, tu pourrais être contrarié…

A. Z. : Je l’ai été longtemps, puis je me suis rendu compte que la classe dans laquelle je voulais être accepté m’avait déçu. Pendant longtemps, je ne me suis même pas demandé si c’était souhaitable tant j’étais obsédée par le rattrapage de mon retard culturel. Je voulais camoufler mon accent normand, mon manque de repères géopolitiques, mon incapacité à éplucher une pêche avec un couteau et une fourchette !

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Comment vous êtes-vous libéré ?

A. Z : A un moment, je me suis dit : « Maintenant qu’on me considère comme un écrivain, on ne va plus penser que je suis un attardé perdu quelque part dans Paris ! Le label d’artiste m’a libéré de la pression du conformisme social. De l’artiste, on n’attend pas de lui qu’il respecte les codes. Quand j’ai été libéré, je me suis demandé ce que je faisais là.

Est-ce que vous avez souffert de cette sculpture que vous voulez que votre langage soit « transférable » et que vous refusiez d’être « intimidé » par vos livres ?

A. Z. : Oui, mais aussi parce que j’avais la pratique inverse… De 17 à 22 ans, j’ai essayé de marquer la distance avec ceux avec qui j’avais grandi, en trois très adopter élitiste dans ma langue, dans les lettres que je écrit, dans les sujets dont je voulais discuter au dîner, avec la famille. Je devais me prouver que je pouvais me séparer de mon environnement. J’ai été blessé par certains de ceux qui m’entouraient et, en grandissant, j’en ai eu honte. Aujourd’hui, le souvenir de cette honte me hante.

Comment cela se traduit-il dans votre langue ? En rejetant les figures de style trop compliquées ?

A. Z. : Par souci de dosage. J’utilise beaucoup de figures de style, mais j’essaie de les insérer discrètement dans la phrase. C’est comme un ornement sur un meuble. On peut le peindre en or ou le vernir de la couleur du bois… J’essaie de supprimer tout ce qui pourrait attirer le regard au détriment du sens.

Ce travail de style est encore indispensable à vos yeux…

A.Z. : Oui. L’idéal du langage transférable est que la phrase n’arrête pas le lecteur à sa surface, mais qu’elle se tienne là, comme une chanson qui reste dans sa tête, grâce au travail du rythme, d’une image, d’un petit pas de côté… C’est dans cette mesure qu’explique Roland Barthes dans Le degré zéro de l’écriture. Il s’agit d’arracher un langage à la normalisation qui lui fait perdre tout son sens. Prenez la phrase « toutes mes condoléances », elle a été tellement répétée qu’elle n’exprime plus rien de la douleur commune. On ne l’entend plus. Le langage a besoin d’être « restructuré » pour qu’il répète son sens.

Aviez-vous peur de changer avec le succès de The Art of Losing ? Des centaines de milliers d’exemplaires ont été vendus, menant à la richesse et à la renommée…

A.Z. : Pas besoin. Je n’ai pas laissé cet argent ou cette renommée changer ma vie. Je ne sais pas quoi en faire, ils me mettent un peu mal à l’aise.

Qu’est-ce qui vous met mal à l’aise ?

A. Z. : Avec la célébrité, c’est simple : à partir du moment où je suis reconnu comme personne publique, je sens que j’ai une responsabilité. Je ne peux pas dire des bêtises, inutiles, blessantes… J’essaie de ne pas décevoir ceux qui ont mon mot de poids. Cela me met devant un fardeau, une obligation de remonter plus loin dès que j’ai l’intention d’être seul en privé et que je suis reconnu. C’est beau mais c’est ennuyeux !

A. Z. : Dans ma vie, le plus grand luxe, c’est le temps. Mais l’argent ne peut pas me l’acheter complètement et la référence, en multipliant les sollicitations, me le prend… Mais il y a eu un grand moment où ma situation financière, de précaire, est devenue solide. Cela commence par le prix du livre de l’Inter. Ça ne m’assoit pas complètement mais ça change la donne. Puis, avec The Art of Losing, la pérennité s’installe. Je ne me demande plus tous les six mois si je dois vendre ma voiture ou ma maison. C’est génial.

Avec The Art of Losing, vous êtes désormais une référence dans l’histoire des harkis. Comment vivez-vous ce rôle ?

A. Z. : Il était important pour moi que cette histoire trouve une place dans les représentations de la guerre d’Algérie et, en dehors des arkis, qu’une histoire écrite soit mise à disposition du point de vue des « indigènes ». Mais je ne suis ni historien, ni politicien, ni porte-parole d’un groupe. Cependant, j’ai dû tracer des limites en fonction des demandes. Le ministère des Armées m’a proposé d’intégrer un groupe de réflexion sur l’indemnisation, je n’en ai pas voulu. Tout ce que je voulais, c’était écrire un livre !

N’êtes-vous pas pris à votre propre piège ? Vous incluez toujours la réalité, et parfois l’histoire, dans vos romans…

A. Z. : En fait, j’écris toujours sur un sujet. Le sujet qui donne forme au livre en vaut la peine : la Hongrie pour Sombre Dimanche, l’Algérie pour L’Art de perdre, les hackers pour Comme un empire dans un empire… Ensuite, c’est sur le sujet que les gens me questionnent, plus que sur . la forme que j’ai créée autour de lui. C’est plus simple… Je réponds, car mon intérêt pour la question est très grand. Mais après l’entretien, je me dis : « Merde, je n’ai pas parlé de littérature. »

Quel est le thème de votre prochain roman ?

A. Z. : Les rebelles kabyles envoyés en prison en Nouvelle-Calédonie en 1871, et leurs descendants sur l’île. C’est très mal compris.

Vous risquez toujours d’être associé à votre contenu…

A. Z. : Oui, mais je viens de faire une pause de deux ans et demi, en réfléchissant aux formes narratives. Je vais donc essayer de ne pas reproduire ce que j’ai déjà pratiqué.

Tu aimes raconter des « petites » vies, celles qu’on ne raconte pas. Pourquoi?

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A.Z. : Comment vivre ? En s’amusant à oublier la mort ? En développant une trajectoire relatable ? Tiny Lives fournit des réponses à ces grandes questions, mais peu sont dites. Surtout parce qu’ils entrent souvent en conflit avec le schéma narratif. Ils ne comportent aucun incident apparent, dans le sens d’un duel à l’épée…

Il y a aussi cette sensation folle que je ressens devant la fenêtre éclairée d’une petite maison perdue. Je me dis, derrière ça, quelqu’un organise le monde autour de lui comme moi et je ne l’atteindrai jamais. Cela me rend parfois heureux, parfois dans une agonie complète.

Vous dites vous sentir concerné par le réchauffement climatique, et notez que cela a des conséquences sur votre écriture. Comment?

A. Z. : L’avenir est incertain sur une échelle de temps très courte et même dans des choses très quotidiennes. Mi-juillet, par exemple, je me suis réveillé dans les nuages ​​de cendres des Monts d’Arrée (Finistère). A cause de la sécheresse, y a-t-il un paysage qui sera encore là dans dix ans ? Cette question va changer les histoires.

Aujourd’hui, le schéma narratif de la fiction se développe dans un monde stable dans lequel les protagonistes sont envoyés vivre des aventures. Mais si l’on ajoute à leur instabilité l’instabilité globale, la couleur du ciel, la capacité de respirer, la forme d’un paysage, il faut repenser le schéma.

« J’écris encore sur les choses qui me paraissent insupportables », notez-vous. Qu’est-ce qui vous semble, cet été, insupportable ?

A. Z. : La liste sera longue : la manière dont les manifestations du réchauffement climatique explosent contre nous sans action politique substantielle, la présence de 89 députés du Rassemblement national à l’Assemblée, la remise en cause du droit à l’avortement i. les États-Unis… Pas grand-chose ne me convient.

Trouvez-vous vraiment une source d’espoir dans l’actualité ?

A. Z. : Rationnellement, très peu. Mais quand je me réveille, mon élan vers demain est plus fort. C’est une sorte de force qui s’en va et ne s’en va pas malgré les scènes répétées des horreurs et des absurdités du monde.

Le goût des « sujets »

Né de son désir d’explorer un sujet délaissé, chaque roman d’Alice Zeniter transporte le lecteur dans les recoins du monde, souvent inaccessibles pour lui. Avec Allez dans nos bras (Albin Michel) c’est les préjugés raciaux et le mariage blanc. Voir l’article : Auto : comment bien vendre sa voiture ?. Avec Donhnach Dorcha (Albin Michel), c’est la Hongrie de la seconde moitié du XXe siècle, entre vague communiste et saut à pieds joints dans la consommation.

Avec L’Art de perdre (Flammarion), c’est la guerre d’Algérie et sa mémoire du point de vue de Harki. En tout cas, des personnages proches évoluent, luttent, s’aiment, se cherchent et se contredisent, bien essayés mais sans concession.

Contenu, intrigue, héros ou héroïne, rôles secondaires, aventures… Alice Zeniter utilise un schéma classique qui a le grand mérite que nous, les lecteurs, vivons des vies dont les livres d’histoire ne nous donnent pas la citoyenneté. Un choix conscient, comme en témoignent ses deux derniers livres : Je suis une fille sans histoire (L’Arche) et La moitié du monde (Flammarion).

Dans ces essais, l’écrivain partage, de manière vivante, parfois même avec humour, ses réflexions sur le roman et le rôle secondaire qui est le plus souvent accordé aux femmes. « Une bonne histoire, même aujourd’hui, est souvent l’histoire d’un homme qui fait avancer les choses. Et si ça peut être un peu violent, si ça peut inclure de la viande, des fusils et des lances, tant mieux », écrit-elle dans Je suis une fille sans histoire.

Cette prise de contrôle vicieuse de la fiction semble avoir de lourdes conséquences pour le jeune lecteur. « À qui me suis-je identifié lors de mes lectures ? elle fait des merveilles dans A Whole Half of the World. Et sa réponse : « Avant de devenir adulte, toujours avec des personnages masculins : (…) j’étais Jean Valjean, pas Cosette. » Constatant qu’elle-même n’a, pendant longtemps, créé que des personnages féminins secondaires. Et son prochain livre ? Il est enceinte et c’est un roman, déclare-t-elle.

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Alice Zeniter en aparté

Alice Zeniter en aparté

1986 Né à Clamart (Hauts-de-Seine). Elle a grandi à Champfleur, dans la Sarthe.

2002 Entrée à l’École Normale Supérieure, rue d’Ulm, à Paris.

2003 Publication de son premier roman, Deux moins un égal zéro (Editions du Petit Véhicule).

2013 Inter Book Award pour Dark Sunday (Albin Michel).

Lycéens du Goncourt 2017 pour L’Art de perdre (Flammarion).

2021 Création de Je suis une fille sans histoire, seule en scène, qu’elle joue à la Comédie de Valence, puis à Paris.

Sortie 2022 La moitié du monde.

« J’écoute beaucoup Big Mama Thornton, une chanteuse noire américaine qui a créé « Hound Dog », rendu populaire par Elvis Presley. Elle chante la prostitution, la cuisine et la lessive, devoir trouver de la drogue… Des besoins matériels qu’elle honore par la puissance de sa voix merveilleuse, pour que nous soyons obligés de prêter attention à ce monde. »

« Le P’tit Bar, à Bréhec (Côtes-d’Armor), un lieu minimaliste au bout de l’anse qui longe la plage, laissant entendre que c’est là que s’arrêtent les constructions humaines. Il n’y a que des tables, des chaises et la possibilité d’y servir des huîtres. Tout le reste, c’est la végétation et les falaises qui se jettent dans la mer. »

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