Bernard Friot : « La souveraineté publique sur le travail est une urgence »

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Alors que la rentrée en politique était marquée par un regain d’intérêt pour la question du travail, nous nous sommes entretenus avec Bernard Friot, sociologue et économiste du travail qui milite pour « l’émancipation du travail ». Professeur émérite à l’université Paris-Nanterre, Bernard Friot est également à l’initiative de l’Institut européen des travailleurs et du réseau des travailleurs, qui défend l’idée d’une « rémunération basée sur les qualifications personnelles ». Dans cet entretien, il évoque le début du second quinquennat d’Emmanuel Macron et les perspectives politiques qui s’offrent à la NUPES, mais aussi les mesures qu’il promeut pour restaurer la citoyenneté et garantir la souveraineté des peuples sur le travail.

LVSL : Durant le premier quinquennat d’Emmanuel Macron, vous avez été l’une des voix critiques contre sa politique sociale et économique. Comment avez-vous accueilli sa réélection à la présidence de la République ? Pensez-vous que cela aurait pu être évité ?

Bernard Friot : Je pense que mon opinion commune est que la réélection d’Emmanuel Macron aurait pu être évitée si la Nouvelle Union Sociale Populaire Écologique (NUPES) s’était tenue avant le premier tour de l’élection présidentielle. pas plus tard. Compte tenu de la haine de Macron dans notre pays, qualifier Jean-Luc Mélenchon au second tour créerait probablement la dynamique qui lui permettrait de choisir. Il est entendu que cette victoire électorale inattendue n’aurait de sens que si elle s’accompagnait d’une mobilisation ouvrière, comme dans le cas du Front populaire. Sinon, il y aurait une autre défaite pour la gauche, car on ne peut pas sortir de l’État capitaliste par les urnes.

En tout cas, la présence de Mélenchon au second tour nous sauverait de la progression spectaculaire du Rassemblement national (RN) aux élections législatives : l’empêcher de se qualifier est une grave erreur politique. Membre du Parti communiste français (PCF), je me suis formellement opposé à l’orientation de la convention de 2018 qui a décidé d’en finir avec le Front de gauche et d’opter pour une stratégie identitaire qui est un instinct de mort pour un parti défaillant. La réduction de l’élection présidentielle comme plate-forme signale une terrible perte d’audience. Comme le PCF était avec la France insoumise (LFI) au premier tour de 2017, force est de constater que parmi les 800 000 voix de Fabien Roussel, il y en a 400 000 qui ont échoué à Mélenchon en 2022. Pire, son manque de qualification a été postulé au départ en crédibilisant de manière intéressante les sondages : Roussel est entré en campagne en disant que la gauche ne serait de toute façon pas au second tour.

« Nous vivons dans une caricature de démocratie politique qui gangrène aussi la vie du parti. »

Cela dit, parmi les facteurs à l’origine de la réélection de Macron, il y a non seulement l’attitude irresponsable des partis socialistes, communistes et écologistes envers la LFI – et, symétriquement, les nombreuses pratiques syndicales discutables de la LFI. Sa réélection est plus fortement ancrée dans le fonctionnement même de l’élection présidentielle. Regardez comme les médias grand public depuis 2017 et dans la campagne du premier tour ont été méticuleux pour organiser le fait que Marine Le Pen soit la seule adversaire d’Emmanuel Macron avant de s’exclamer d’une seule voix avant le second tour qu’« il fallait bloquer le RN. On vit dans une caricature de la démocratie politique, qui gangrène aussi la vie du parti : nous voilà désormais au Parti communiste avec Fabien Roussel, bon communicant qui entend occuper tout l’espace « au service de la publicité du parti », de Bien sûr, alors que c’est plutôt le débat horizontal, interne, l’intelligence collective réellement à l’œuvre dont nous avons absolument besoin.

Au contraire, les signes d’une volonté de faire du PCF « le parti de Fabien » se multiplient, de prolonger le funeste one man display caractéristique de la campagne présidentielle dans l’itinéraire régional de « celui à qui les Français s’identifient au PCF ». alors qu’il conteste, à l’inverse, que le parti contribue à la répression des dirigeants et des figures emblématiques de la vie politique. Sur ce terrain démocratique décisif pour la conquête du pouvoir à la base, élément fondateur de la dynamique communiste, de nombreuses associations devancent largement le PCF, comme tous les partis en la matière, vers lesquels se transforme la logique des élections présidentielles. troupes au service de la publicité du candidat. L’élection d’un président aux élections générales est un cancer, il faut le subir !

LVSL : En tant que militant communiste, comment voyez-vous la dynamique de rassemblement autour de la NUPES et sa capacité à agir comme un véritable contrepoids parlementaire au pouvoir présidentiel détenu par Emmanuel Macron ?

B.F. : Rappelons tout d’abord que Jean-Luc Mélenchon et la LFI, mais aussi toutes les forces de gauche qui composent la NUPES, s’inscrivent dans la logique présidentielle, y compris la réforme constitutionnelle. Jean-Luc Mélenchon n’a d’ailleurs jamais renié sa loyauté envers François Mitterrand. Et chacun sait que sa capacité à impliquer ses actions dans la prise de décision collective est limitée. Il y a beaucoup de choses qui pourraient être discutées sur ce point.

« Conjuguer la rupture avec le capitalisme n’a de sens que si la NUPES est l’expression politique d’une pluralité d’initiatives alternatives au capitalisme et déclenche un mouvement social pour la mainmise sur le travail, sans lequel les victoires électorales de la gauche ne sont qu’un leurre. Ce sont les occupations d’usines et les grèves de 1936 qui ont rendu possibles les principales réalisations du Front populaire. »

Pourtant, c’est à Jean-Luc Mélenchon et à LFI que doit la très heureuse nouveauté de la NUPES par rapport au « rapport de gauche » des dernières décennies : une union s’opère enfin sur la base d’une rupture avec le capitalisme. C’est significatif quand on sait qu’il y a eu un désastre pour la crédibilité universelle de la gauche qu’était le gouvernement de la « gauche plurielle » de Jospin : Hollande y a certainement ajouté son accent plus tard, mais jamais. rigueur, adaptée à Rocard et réalisée avec Jospin. Dans le domaine que j’enquête, le bilan pluriel du côté gauche de Jospin est catastrophique : remplacement de la contribution santé par la CSG, mise en place complémentaire de la CMU, extension de la scandaleuse « insertion des jeunes » à l’emploi des jeunes, légitimation théorique de la réforme des retraites avec le Conseil d’orientation des retraites, exonération des charges patronales avec 35 heures.

Bien sûr, le lien entre une rupture avec le capitalisme n’a de sens que si la NUPES est l’expression politique d’une pluralité d’initiatives alternatives au capitalisme, et déclenche un mouvement social pour la mainmise sur le travail, sans lequel les élections de gauche sont une illusion. Ce sont les occupations d’usines et les grèves de 1936 qui ont rendu possibles les principales réalisations du Front populaire. Si le relatif succès électoral de la NUPES s’accompagne d’un soulèvement populaire, d’abord dans le monde du travail, et mobilise toute l’inventivité démocratique de ces dernières années dans le domaine associatif et social, je crois qu’il sera possible de sortir de la logique présidentielle à long terme, moins par contrepoids parlementaire que par affirmation de classe.

Encore faut-il que les NUPES soient effectivement gérées par les parties signataires du contrat. S’en tenir à mon parti, la direction actuelle du FPK fait du bon travail contre la malchance. Il sait que s’il n’avait pas adhéré au NUPES, le parti n’aurait qu’une poignée de députés et aucun groupe parlementaire. Dès lors, il tente de sauver la situation grâce à l’alliance électorale, qu’il n’assume que par opportunisme, tout en s’en distinguant, sous forme de petites phrases polémiques qui font certes de Roussel un bon client des médias dominants, mais surtout au fond. , en refusant de jouer un clivage où le parti est minoritaire. Roussel est élu par le congrès qui, par nostalgie de l’unification de la gauche, renonce au Front de gauche. C’était l’aile droite du parti, prônant une union avec le PS, qu’elle a remportée en 2018 avec l’aide d’une poignée de partisans faucille et marteau, sous la houlette opportuniste d’André Chassaigne.

« Je demande que le prochain congrès du parti nous permette d’apporter une contribution communiste à la rupture universelle avec le capitalisme qu’est une NUPES potentielle. »

Roussel, qui vient du cabinet d’un des ministres communistes de la gauche plurielle, Jospin, a aussi tenté de reproduire le coup de l’union de gauche en étant candidat à l’élection présidentielle PCF, les radicaux de gauche, les rescapés de gauche de chevènementisme et d’anciennes personnalités du PS comme Marie-Noëlle Lienemann. Il a obtenu le résultat qu’il méritait. Cet échec majeur n’est pas dû à une voix utile (cette voix utile explique-t-elle pourquoi il a fait 4 % dans les villes communistes, alors que Mélenchon y a réalisé 40 à 70 % ?), mais à cause de l’inaudibilité générale de sa campagne « communautaire ». La République. « Le PCF ne peut que faire entendre sa voix, en passant de l’union de la gauche à l’union du peuple. Ainsi, par une participation sincère et substantielle au gargouillement des initiatives alternatives que l’on voit partout aujourd’hui et dont la NUPES peut devenir politique expression s’ils s’élèvent au sommet du défi communiste, alors j’appelle au prochain congrès du parti pour nous permettre d’apporter une contribution communiste à l’union universelle de rupture avec le capitalisme que la NUPES est au pouvoir.

LVSL : Vous avez signé une tribune avec un collectif d’économistes pour soutenir le programme économique NUPES. Qu’est-ce qui vous a poussé à le faire et comment trouvez-vous ce programme plus adapté et plus fiable que d’autres ?

B.F. : J’ai signé cette chronique parce que c’était une évidence. D’un point de vue purement électoral, il s’agissait de soutenir le seul mouvement qui pouvait éventuellement imposer la cohabitation, du moins une opposition puissante et utile contre Emmanuel Macron. Et de fait, comme je viens de le dire, comment ne pas accompagner la dynamique de l’union de rupture avec le capitalisme ?

Mais cette rupture est au pouvoir et j’ai un certain nombre de réserves sur l’agenda du NUPES, notamment parce qu’il s’inscrit toujours dans la même logique et l’imaginaire de la gauche « d’en haut » que ni mon parti ni le NUPES ne sont sortis mais finiront par doivent être vaincus. Il s’agit toujours de « prendre l’argent là où il est », de lutter contre l’évasion fiscale, de taxer les riches, de mieux répartir les richesses, de construire une place bancaire publique, de procéder à quelques nationalisations pour soutenir une politique industrielle volontariste. accroître la demande en augmentant les salaires, les retraites et les minima sociaux.

« La sortie du capitalisme suppose une prise de pouvoir sur le travail dans toutes les entreprises, en actualisant et en étendant à toutes les fonctions collectives cette belle attente de la gestion du système général par les ouvriers en 1946-1967. »

Pendant quarante ans, nous avons échoué dans notre foi en une bonne politique publique d’en haut, alors que nous n’allons au communisme que par le communisme. La sortie du capitalisme suppose la prise de pouvoir sur le travail dans toutes les entreprises, d’en bas et d’en haut, gérées par les citoyens, actualisant et étendant à toutes les fonctions collectives cette merveilleuse attente était la gestion du système général par les ouvriers en 1946-1967.

LVSL : Selon vous, par quels moyens pourrions-nous renouer avec cette dynamique aujourd’hui ?

B.F. : Une telle conquête implique l’attribution à tous les adultes en tant que droits politiques de nouveaux droits économiques : qualifications personnelles et salaires, propriété des entreprises, cogestion dans la création de la monnaie, et toutes les institutions de coordination de la production. Or, une telle conquête n’est malheureusement pas à l’ordre du jour de la NUPES, ni d’aucun des partis qui la composent. Prenons par exemple la proposition de faire du contrat de travail une loi attachée à la personne qui est la proposition phare de FI et PCF. Je l’explique longuement dans un texte à paraître dans Salariat, nouvelle revue de l’Institut européen du travail salarié, dont le premier numéro [1], qui paraît en octobre, porte précisément sur le droit au contrat ou à la qualification. Parce que ce n’est pas du tout la même chose.

L’attribution d’une qualification à toute personne doit être clairement distinguée de l’attribution d’un contrat à toute personne. L’idée de pérenniser les revenus par la continuité des contrats, que ce soit entre contrats avec les entreprises et avec l’État employeur en dernier recours – lorsqu’il s’agit de la proposition LFI – ou entre contrats d’emploi et de formation – lorsqu’il s’agit de travailler en termes de formation à la sécurité défendue par le PCF – cette idée de la succession continue des contrats, incroyablement en deçà de la conquête du statut de la fonction publique, menace cette dernière alors qu’elle est la principauté finale de la classe dirigeante : c’est une proposition irresponsable. Dans la fonction publique, ce n’est pas le contrat qui soutient les droits de l’individu, mais les qualifications qu’une personne possède. Ainsi, les fonctionnaires ont conservé leur salaire pendant l’accouchement, et c’est précisément ce qu’il faut généraliser à tous les adultes : la continuité des salaires doit reposer non pas sur la continuité des contrats, mais sur le rattachement du salaire à la personne dans la généralité, comme un droit politique. du citoyen, du salaire à la qualification dans la fonction publique.

La bourgeoisie, étant une classe révolutionnaire, a expérimenté ce génie avec la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen en août 1789. loi électorale. Elle postule que tout adulte, indépendamment de tout autre critère, doit être considéré comme un adulte et être responsable des affaires publiques. Cette citoyenneté qui était au cœur de notre tradition républicaine s’épuise. L’épuisement doit être combattu si l’on veut éviter le pire.

Si la citoyenneté s’épuise, c’est parce que des abstentionnistes ou des électeurs porteurs de l’illusoire « jetons les départs » perçoivent l’impuissance d’une chose publique qui exclut le travail, qui exclut la production. La politique s’arrête à la porte de l’entreprise, ou à la porte des banques, en créant de l’argent, parce que la bourgeoisie capitaliste veut garder son monopole sur le travail, et d’autant plus brutalement qu’il n’y a plus d’attachement aujourd’hui à agir comme elle l’organise. ce. Une chose publique, à laquelle manque l’essence même de la vie sociale, c’est-à-dire le travail et la production, décourage les citoyens et leur donne d’autant moins de raisons de faire de la politique qu’ils ne sont pas d’accord au travail. Avec le fascisme en toile de fond, le joker de la bourgeoisie comme vie politique perd ses repères.

L’enrichissement de la citoyenneté, nécessaire pour la sauver, doit suivre le même geste que les révolutionnaires de 1789 : la classe mercenaire, la classe révolutionnaire aujourd’hui, doit inclure le travail dans les affaires publiques et proclamer qu’il est postulé que tous les adultes ont la capacité et la responsabilité produire décider de la production. Bien sûr, sur son lieu de travail, ainsi qu’à l’échelle méso et macroéconomique de la création monétaire, de la création d’entreprises, de la coopération internationale et des accords commerciaux.

« Les salaires des compétences reconnaissent une contribution à la production de valeur économique, placent les travailleurs comme seuls producteurs de valeur, et il s’agit maintenant de les tenir seuls responsables. »

Cela implique des droits correspondant à cette responsabilité, y compris la rémunération de la qualification personnelle, car qui oserait vraiment décider de travailler dans son entreprise, si ses droits sont liés au contrat conclu avec lui ? Nos droits économiques doivent nous concerner uniquement. Le salaire est certainement une ressource, et la sécurité de cette ressource pour assurer la continuité du salaire est importante pour sortir toutes les vies de l’incertitude. Mais ce n’est pas la seule dimension salariale que la syndicalisation de classe a imposée aux employeurs au XXe siècle. Le salaire des qualifications reconnaît une contribution à la production de valeur économique, il présente les travailleurs comme les seuls producteurs de valeur, il s’agit désormais de les tenir pour seuls responsables.

Et puisque la fonction publique a amorcé le mouvement d’attribution des qualifications à la personne du travailleur, et non à son emploi, généralisons-le en présentant chaque adulte comme le titulaire de la qualification (et donc du salaire), comme chef de production de dix-huit ans à sa mort. Toutes les vies seront sauvées de l’incertitude en même temps que la citoyenneté s’enrichit par le contrôle de la production. Pour cela, les qualifications personnelles, condition préalable, ne suffisent pas : l’expression de cette citoyenneté enrichie, de cette responsabilité de création de valeur, sont trois nouvelles lois économiques qui sont à lier à tous les adultes. Le premier est la qualification et donc la rémunération en tant que droit politique lié à une personne et non à un contrat. Le second est l’appropriation de l’utilisation de l’outil de travail, et donc de la décision dans l’entreprise. La troisième est une décision dans les institutions coordonnant la production : création monétaire, jury de qualification, collectivités territoriales définissant les biens et services à produire, etc.

Par conséquent, que chacun à dix-huit ans ait ces droits, et qu’il s’agisse de droits politiques inaliénables jusqu’à la mort, cela ne dépendra nullement des contrats de travail qu’il aura ou non. Chaque adulte sera responsable en permanence de la production et titulaire des droits exprimant cette responsabilité. Bien entendu, ses qualifications se concrétiseront au travail, c’est-à-dire dans des contrats conclus avec l’entreprise, avec des fournisseurs ou des utilisateurs. Mais ces contrats ne fonderont ni le salaire, ni les qualifications, ni les conditions générales de travail, qui sont régies par le code du travail interprofessionnel, grand conquérant de la CGT naissante, et continuellement contesté par la bourgeoisie capitaliste depuis 1910. Selon le Code du travail, un contrat de travail, évidemment dépourvu de subordination, qui le constitue juridiquement aujourd’hui, définira des conditions précises d’exécution de ce travail spécifique, qui diffèrent selon les secteurs et les entreprises. Le travail étant une activité collective, il suppose des règles et un contrat dans lequel les parties s’engagent à respecter ces règles, faute de quoi des sanctions sont possibles.

Il convient donc de bien distinguer le contrat de travail des droits économiques et politiques d’un adulte que sont la qualification (et donc la rémunération), la propriété de l’outil et la prise de décision dans les instances de coordination de la production. Le contrat est une institution absolument nécessaire pour organiser un travail déterminé conformément aux dispositions du Code du travail, mais il ne doit pas soutenir les droits de propriété.

Au contraire, la dépendance continue des droits économiques vis-à-vis du contrat de travail signifie quitter le cœur du capitalisme, qui place les individus en tant que propriétaires de la force de travail sur le marché du travail. Ou pire, pour les indépendants, dans un marché des biens et services beaucoup moins régulé que le marché du travail, avec des hauts et des bas spéculatifs constants. Le fait que cette force de travail serait en permanence légitimée par la continuité des contrats, et que nous aurions ainsi un revenu fixe, apporterait le complément de régulation souhaité sur le marché du travail, mais ne changerait pas cette pratique déterminante du capitalisme, qui est la définition d’un salarié en tant que détenteur d’une force de travail subordonnée au marché, n’ayant le droit de payer que lorsqu’il le mérite par un travail productif. Ce qu’il faut combattre, c’est cette figure capitaliste de l’ouvrier qui mérite un salaire avec son travail, ce catéchisme de « l’orgueil de gagner sa vie avec son travail », cette disqualification aux « bénéfices » d’une si précieuse séparation d’avec l’emploi et les salaires. c’est la conquête salariale poursuivie par le chômage, de plus en plus menacé.

J’insiste sur le fait que l’irresponsabilité de Roussel à cet égard ne tient pas seulement à sa légèreté de communicant, à laquelle on les réduit trop facilement. Il s’agit essentiellement d’une position de la direction du parti, et surtout de son volet économique, concernant les salaires, le travail et l’emploi. Ici, je renvoie une fois de plus aux analyses du premier numéro du Salariat. L’emploi est une situation créée par les conventions collectives : le travail est lié à la qualification, donc au salaire. C’est le gain du siècle dernier de l’infra-emploi de la main-d’œuvre « indépendante » dépendante du marché des biens et services et des salaires par l’affectation des missions CDD et autres formes de salaires capitalistes. Mais c’est une conquête dépassée au-delà de l’emploi capitaliste, qui consiste à attribuer des qualifications, donc des salaires, aux fonctionnaires et retraités du régime général et, dans une moindre mesure, aux chômeurs.

Alors que vous n’êtes pas d’accord avec Macron, qui veut supprimer le droit au salaire pour les chômeurs, le chômeur n’est pas « au chômage » qui doit en trouver un rapidement pour trouver un salaire, le salarié – certes sous-évalué et précaire – même si il n’a pas de travail. La question décisive pour lui garantir à la fois la continuité de ses ressources et l’exercice souverain de son métier n’est pas de lui assurer un travail qui restera capitaliste car il restera le soutien de ses droits, mais de lui assurer d’une part un qualification personnelle, un accompagnement salarial et, d’autre part, un accompagnement dans sa recherche d’un contrat de travail libéré de l’employeur par la qualification de service public, qui remplacera Pôle-emploi et l’actuel marché scandaleux de la formation professionnelle continue.

« Il s’agit de passer de la fierté de travailler pour gagner un achat, à la fierté de décider de la production, la fierté d’être souverain sur le travail dans les professions communistes. »

Il s’agit du passage de l’emploi capitaliste à l’emploi communiste, de l’exécution concrète d’un travail sans employeur par des citoyens qualifiés dans le cadre d’un contrat libre de toute subordination. Il s’agit de sortir du salaire capitaliste en s’efforçant de conquérir le salaire communiste, le droit politique de tout adulte jusqu’à la mort. Il s’agit de passer de la fierté de travailler pour mériter un achat, à la fierté des décisions de fabrication, la fierté de la souveraineté sur le travail dans les professions communistes.

En faisant de la rémunération une condition préalable au travail, et non une conséquence de celui-ci, c’est un nouveau front d’action collective difficile à assumer, je le vois. On le voit à la CGT : depuis vingt-cinq ans elle boite au rythme bien connu du « plein emploi » revendiqué où chacun est en poste qualifié et à pied, considéré comme prioritaire à tout congrès mais jamais vraiment mis en œuvre, un nouveau statut de salarié qui généraliserait l’acquisition du salaire pour la qualification personnelle au titre de la « sécurité sociale professionnelle » portée par le slogan « la qualification doit passer d’un emploi à l’autre ». La protection sociale professionnelle, qui se débat donc avec le marché du travail, mais que la CGT peine souvent à distinguer de la « protection carrière » CFDT qu’elle régule. Et qu’elle ne distingue pas non plus du plein emploi, car pour elle le contrat de travail reste un support des droits économiques.

LVSL : Bien sûr, mais n’est-il pas important que chaque major puisse réellement utiliser ses qualifications sur le tas ? N’est-ce pas ainsi qu’il faut comprendre la réticence à généraliser la rémunération, que vous comprenez comme une loi politique ?

B.F. : Oui, Fabien Roussel a répété dans la campagne présidentielle qu’il fait passer le travail universel avant le revenu universel, et beaucoup de camarades craignent que la proposition d’attribuer un revenu à une personne ne soit le signal que toutes les ambitions d’emploi pour tous ont été abandonnées, malheureusement déjà visible à la fin de chaque volontarisme de l’état en gamme de production. Cette position largement répandue appelle quelques commentaires.

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« Le salaire personnel de qualification n’est pas un revenu universel qui prend en compte les besoins de la naissance à la mort. Les humains ne sont pas considérés comme des êtres nécessiteux, mais comme des citoyens prenant des décisions sur le travail et la production, et donc les qualifications sont liées à la majorité politique. »

Premièrement, je le répète, ce n’est pas le revenu à attribuer aux adultes, mais les qualifications et donc le salaire. Le salaire personnel de qualification n’est pas un revenu universel prenant en compte les besoins de la naissance au décès. Non pas comme des êtres nécessiteux – comme dans le capitalisme, qui voit le salaire comme un revenu, un pouvoir d’achat – les gens sont reconnus, mais comme des citoyens qui décident du travail et de la production, et donc les qualifications sont liées à la majorité politique. Le salaire capitaliste est un pouvoir d’achat dépendant de la légitimité d’une telle activité par la bourgeoisie, tandis que le salaire communiste rend chaque adulte qualifié, c’est-à-dire décisif dans la définition de ce qui a de la valeur et contribue à sa production.

Deuxièmement, il est bien sûr impératif que la production de valeur corresponde à la masse salariale, et l’apport à la production suppose que cette qualification soit mise en œuvre dans des contrats de travail dépourvus de leur définition capitaliste par subordination. La réalisation d’un travail concret considéré comme productif par décision conjointe a une grande valeur anthropologique. Le travail universel est un slogan réactionnaire. Ce n’est pas le travail en tant que tel qui a une valeur anthropologique – sinon vive l’esclavage ! – mais des travaux réalisés en toute souveraineté dont l’objet et les modalités font l’objet d’une décision commune. C’est donc l’œuvre de citoyens compétents et non de main-d’œuvre. Des citoyens qualifiés soutenus dans la mise en œuvre effective de leurs qualifications, tant par les syndicats que par le service public de qualification.

Troisièmement, la réalisation de la souveraineté collective sur le travail, contre son monopole par la bourgeoisie capitaliste, suppose le déplacement de la pratique militante des organisations ouvrières, jusque-là peu mobilisées dans le contrôle du travail, tant concret qu’abstrait. La naturalisation du terme aliénation du travail par le terme médical « travail de souffrance » signale cette acceptation collective de faire un travail avec laquelle nous ne sommes pas d’accord. Tant que les ouvriers, collectivement, acceptent de produire dans la « souffrance » ou des objets auxquels ils s’opposent ou dans des conditions auxquelles ils résistent, aucune transition significative vers le communisme ne sera possible. J’espère que le besoin urgent d’une pause écologique aidera cette réinstallation. La rupture écologique ne peut pas être le résultat d’une bonne politique industrielle menée d’en haut par un bon Etat avec beaucoup de bons emplois, une illusion qui reste malheureusement à l’horizon de la gauche.

La clé d’une bonne politique industrielle qui permette à chaque qualification d’exercer le respect des conditions de vie de notre planète, ce sont des entreprises libérées du capital développement et gérées par des citoyens, eux-mêmes et collectivement. des fonctions étatiques – création monétaire, choix d’investissement, aménagement du territoire, commerce international, etc. – également gérées de manière indépendante par les citoyens. Citoyens qualifiés et donc salariés : tout effondrement écologique sera impossible tant que les droits économiques seront liés à l’emploi. Si le salaire reste lié au travail, ce n’est pas moi qui prêcherai la morale environnementale aux travailleurs qui défendent leurs droits, et donc le travail, même merdique. Je me bats pour leurs droits, et surtout leur rémunération, à ne plus dépendre du travail effectué, et ainsi permettre de supprimer, transformer et créer des activités dans le respect de critères écologiques.

Ma dernière remarque, indissociable des précédentes, concerne la marginalisation de la tentation fasciste, et il y a là aussi une situation exceptionnelle. Toute proposition « le plus important est que tout le monde ait un travail pour que personne n’ait les ressources sans contrepartie productive » ne peut vaincre l’aversion pour les « soutenus » inhérente à l’appartenance au fascisme. Pourquoi ? Car cette proposition que tout le monde a un bon travail qui rapporte un bon salaire partage avec réticence qu’il veut combattre l’attachement aliéné à la pratique capitaliste du revenu du travail. En finir avec le travail comme préalable au salaire, renverser la représentation si aliénée de la pratique du travail capitaliste, faire du salaire communiste une condition de la production par opposition au salaire capitaliste en conséquence, c’est un immense champ, désormais en friche, d’action politique victorieuse contre la montée du fascisme.

LVSL : C’est le retour à la politique qui a été marqué à gauche par un regain d’intérêt pour la question du travail et sa place dans un projet politique émancipateur visant à la victoire. Qu’est-ce qui vous inspire dans ce débat ? Pensez-vous que cela pourrait faire revivre à la gauche le désir « d’émanciper le travail », pour reprendre le titre d’un de vos livres ?

B.F. : Le Parti communiste n’a pas abandonné les travailleurs au profit des victimes de discriminations ces dernières décennies : laissons cette accusation absurde aux tueurs de vocisme artificiel et à ceux qui disqualifient une lutte aussi déterminée contre les discriminations comme une distraction de la lutte des classes. On ne peut construire la souveraineté sur le travail sans égalité de genre, d’âge et de couleur de peau. A l’instar de ce seul exemple, l’indifférence de la grande majorité des ouvriers de France métropolitaine au massacre de Sétif en mai 1945 a nettement diminué leur pouvoir de classe pour longtemps.

« Ce qui est certain, c’est que la désindustrialisation, la délocalisation des activités, a fortement fragilisé les organisations de classe et leur capacité à susciter un vote de classe, alors qu’on ne peut partir sans la réponse ferme qu’une fraction entière des travailleurs se tourne vers le RN. »

Le fait que les choses se passent sur tous ces terrains ne peut être salué que comme la montée de la classe révolutionnaire. Quant à la question de l’importance du discours sur le travail dans la différenciation géographique des résultats électoraux entre métropoles et périphérie, je laisse l’intervention à mes confrères politologues. Ce qui est certain, c’est que la désindustrialisation, la délocalisation des activités, a fortement fragilisé les organisations de classe et leur capacité à favoriser le vote de classe, alors qu’on ne peut pas laisser toute la fraction ouvrière se tourner vers le SR sans réagir vigoureusement. Comment restaurer cette compétence ?

Le soi-disant débat sur l’emploi dont vous parlez a malheureusement été parasité par la concurrence des petites phrases, ce qui démontre encore une fois un déficit plus profond que la manie de la communication. La gauche a un discours extrêmement faible et, surtout, des pratiques ouvrières. Vous évoquez à juste titre la volonté d’émancipation du travail : pour moi c’est là le nœud du problème. Et il n’est pas question pour la gauche de « renouer » avec elle, car elle n’a jamais eu cette priorité, et les syndicats non plus. Je fais référence aux travaux de collègues comme Thomas Coutrot, qui a intitulé l’un de ses ouvrages sur la liberté du travail intitulé « pourquoi la gauche s’en fout et pourquoi elle doit changer ».

Je suis un chercheur passionné et admirable des conquêtes des organisations de classe dans le domaine du droit du travail et des droits des salariés. Mais ceux qui sont conquis en termes d’emplois dans le secteur privé ou de qualifications personnelles dans la fonction publique n’ont pas d’équivalent en termes d’emplois. Et quand je parle de travail, c’est la finalité du travail, son contenu, pas seulement les « conditions » que les firmes libérées et autres logiques managériales veulent négocier.

« Des chercheurs comme Yves Clot font le même constat : quand le savoir des ouvriers, leur métier, leur bonheur de bien travailler seront-ils placés par la gauche au cœur de la culture et de la politique ? »

Je tiens à souligner que la conquête de la souveraineté sur un travail spécifique, sur son organisation, sur son sujet, est très rarement apparue dans le programme de mobilisation collective. Et que construire le travail comme temps de loisir est étranger à la gauche, qui l’assimile au non-travail. Des chercheurs comme Yves Clot font le même constat : quand le savoir des ouvriers, leur métier, leur bonheur de bien travailler seront-ils placés par la gauche au centre de la culture et de la politique ? Quand parlera-t-il de travail communiste, de salaire communiste, d’emploi communiste ? Quand l’entrepreneuriat communiste et l’État communiste seront-ils au centre de son programme ? La construction d’une classe révolutionnaire en tant que classe ouvrière repose sur la maîtrise du travail.

LVSL : Dans quelle mesure cette citoyenneté de production peut-elle être réalisée et comment peut-elle être façonnée ?

B. F. : Il s’agit justement de sortir du cadre, de prendre l’initiative, de rendre désirable chez les citoyens socialisés depuis l’enfance à la délégation d’attendre la décision de quelqu’un d’autre. La souveraineté sur le travail ne peut se construire que dans la démocratisation de toutes les décisions. Pour en revenir à l’abandon du travail qui vient de frapper la gauche, alors que, par exemple, toutes les compétences professionnelles qu’il faudra créer, tous les emplois qu’il faudra créer pour assurer une rupture écologique, la question de la décision démocratique -le faire n’est pas au fond du problème : la confiance il place sa confiance dans les assemblées territoriales de délégués des organisations représentatives, dans l’expertise scientifique, dans les institutions de formation, dans un parlement sans chaussures.

Mais c’est exactement le nombre d’endroits qui présument aujourd’hui une ruée folle vers le capitalisme. Leur démocratisation est une entreprise aussi vaste que prioritaire, qui implique au moins deux choses à notre portée, puisqu’ils vivent déjà dans un État communiste. D’une part, une généralisation à tous les adultes du salaire comme loi politique, distribué sans dettes avant le début de la production. D’autre part, un équilibre et une généralisation de toutes les procédures de décision collective et un dépassement de la domination naturalisée en train de se vivre partout comme autant d’éléments de la construction de la classe révolutionnaire.

« La création monétaire est aussi une question de souveraineté universelle sur la production. »

En termes d’échelle, il y a un exercice local et un exercice national sur les affaires publiques qui sont articulés mais différents. La citoyenneté économique doit donc être mise en œuvre à plusieurs niveaux, et avant tout, bien sûr, dans l’entreprise. Je ne comprends pas comment nous pourrions être souverains sur le travail si nous n’étions pas souverains sur le travail spécifique que nous faisons dans l’entreprise. La création monétaire relève aussi de la souveraineté universelle sur la production. Par conséquent, ce sont les citoyens qui doivent décider de la création de monnaie. C’est aussi le cas des enjeux territoriaux : prolonge-t-on la folie de la métropolisation et des déserts qui se forment autour de la métropole, ou répartit-on plus harmonieusement le tissu économique sur le territoire ?

C’est à tous ces niveaux que les citoyens doivent être décideurs. Au niveau macroéconomique, ces fonctions collectives exercées par les citoyens eux-mêmes constituent l’État communiste que nous, Frédéric Lordon et moi, évoquons dans En travail [2]. Par exemple, la gestion du système général de sécurité sociale des travailleurs de 1946-1967 marque le début d’un tel État communiste, contre « l’État-providence » que la classe dirigeante s’est résolue à mettre en place depuis la Première Guerre mondiale, à l’instar de Nicolas Da. Silva le montre dans The Battle for Social Security [3]. C’est un ouvrage très vivifiant que je recommande de lire car il ouvre les yeux des lecteurs nourris d’une image positive de l’Etat social en tant qu’arme de la classe dirigeante contre l’autonomie ouvrière.

LVSL : Passons plus précisément à cette autre question démocratique, la question de la sécurité sociale. Les événements récents ont montré que la majorité, y compris dans les institutions politiques et gouvernementales, veut mettre fin aux assurances mutuelles et complémentaires au profit du modèle de la Grande Sécu. Comment percevez-vous ce contexte général ? Qu’est-ce que cela nous apprend sur les rapports de force historiques entre ces acteurs et sur les écueils à éviter dans le projet de Grande Sécu de Macron ?

B.F. : En 1946-1947, un système général anti-réciprocité se construit, avec une gestion basée sur les relations. Malheureusement, ce sont les fonctionnaires qui sauvent la Mutualité : alors qu’ils entrent dans le système universel de santé en décembre 1946, la loi Morice de 1947 confie à leurs mutuelles la gestion de l’assurance maladie au premier franc. Depuis, les mutuelles de la Fédération nationale des sociétés françaises d’investissement (FNMF) sont concurrentes du régime global, auquel elles appliquent également des remises de gestion. Ils n’ont jamais été partenaires. De plus, contrairement à la Mutualité française, la CGT, très présente dans le régime général, a créé ses propres mutuelles dans les années 1950, qui ont malheureusement rejoint la FNMF dans la grande braderie du patrimoine communiste des années 1990.

Le 100% de Secu soutenu par la gauche suppose bien sûr que les caisses et le personnel de la Mutualité, son siège, intègrent le système universel, tout comme en 1946 les communistes ont intégré au système universel les systèmes multiples qui existaient en matière de retraites . la santé et la famille. Par ailleurs, les mutuelles ont une pratique très intéressante des centres de santé et de prévention, qu’il convient bien entendu de maintenir. Le fait est que la réciprocité ne rapporte rien et que la sécurité sociale vous rend absolument tout, sans surcoût pour votre traitement. Cela suppose, bien sûr, l’abolition de la soi-disant Les « contrats de secteur 2 », qui permettent les surcoûts, ainsi que la modernisation du contrat de secteur 1, redevenu unique.

« Le projet Macron Grande Sécu s’inscrit dans la politique des quarante dernières années. Macron est « Baby Rocard » : Macron n’est compris que par Rocard. »

Macron ne veut pas du tout mettre fin à la Mutualité. Il s’agit au contraire de faire de la Réciprocité un modèle du système. Le projet de Grande Sécu de Macron s’inscrit dans la politique des quarante dernières années. Macron est « Baby Rocard » : Macron n’est compris que par Rocard. En conclusion, le démantèlement de l’assurance maladie aux mutuelles est une tragédie en trois actes, inhérente à ce qui s’est passé avec les retraites à régimes complémentaires, qui sont aussi créés comme modèles à généraliser au régime universel.

La première loi est issue de la révision de 1985 du Code de la Mutualité et de la loi Évin de 1989, qui a créé le marché de la complémentaire santé. Par la suite, une distinction a été faite entre l’assurance maladie obligatoire (AMO) et l’assurance maladie complémentaire (AMC). Cette évolution sémantique des années 1990 n’est pas innocente. D’une part, c’est frauduleux, car dans le régime général vous payez selon vos possibilités et vous faites rembourser selon vos besoins, alors que les mutuelles, comme les assurances capitalistes, remboursent selon le montant des primes choisies dans le menu. En revanche, elle ouvre un espace légitime à l’assurance maladie qualifiée d’obligatoire, alors qu’elle n’était jusqu’à présent qu’une assurance maladie : il n’y avait qu’une seule assurance maladie, générale, et sa force s’est accrue entre 1945 et les années 1980. une place des deux repos dépendant et complémentaire. La conséquence du gel du taux de cotisations au régime général à partir des années 1980 est la montée en puissance que le gouvernement Rocard entend arrêter à la suite de celles de la première cohabitation Chirac : le couple Rocard et Seguin est l’initiateur de ce que va faire la novlangue pour décrire comme une « réforme nécessaire de la sécurité sociale ».

Le deuxième acte est l’extension à la santé de la Contribution Sociale Universelle (CSG) avec la construction de la logique du « panier de soins ». Lorsque Lionel Jospin a supprimé la cotisation salariale d’assurance maladie en 1997 pour la remplacer par la CSG, il a posé un acte politique majeur contre le système général d’assurance maladie. Le remplacement de l’input par la CSG fait suite à la distinction opérée au début des années 1990 entre « besoins communs » et prestations spécifiques. Les besoins de soins universels sont financés par l’impôt via la CSG – c’est-à-dire le « panier de soins » – tandis que les prestations spécifiques doivent suivre la logique du marché : « j’y ai mis tant, j’ai tel droit ». Toutes ces distinctions (obligatoire/complémentaire, universelle/spécifique, renforcées par des binômes non contributif/contributif et premier/deuxième piliers) qui ont eu lieu dans les années 1990 sont absurdes et n’ont d’autre fondement que de mettre fin à l’originalité du régime général et de la création de conditions pour la marchandisation capitaliste des soins.

Car, bien sûr, les « services spécifiques » vont devenir majoritaires, et le panier de soins est définitivement réduit. Et les mutuelles sont un cheval de Troie parce qu’elles ont l’air vertueuses et sans but lucratif. En réalité, cependant, ils ont une logique financière identique à celle des grands assureurs privés comme AXA, et leur management est généralement issu du monde financier. On retrouve les mêmes tentacules européennes dans ces mutuelles qui, du fait de leur rattachement au deuxième pilier de l’institution des prestations sociales, c’est-à-dire la concurrence entre entreprises dans le « marché unique » (le premier pilier, dit AMO, a quitté le marché se référant à la solidarité) n’ont plus le fonctionnement de rien de non capitaliste.

« Au lieu de la logique du système général de sécurité sociale « de chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins », s’imposerait alors la logique du « j’ai contribué, j’ai le droit », qui est une marchandisation capitaliste des bénéficiaires de soins. »

Enfin, le troisième acte est l’obligation pour les employeurs de financer la complémentarité. C’est là que François Hollande a été chargé d’introduire cette obligation légale pour le secteur privé en 2016, suite à l’Accord national interprofessionnel (ANI) adopté en 2013 par la CFDT et le MEDEF. La conception de la classe dirigeante qui s’appuie sur ce devoir est assez claire. Puisque depuis 1997 seuls les patrons financent l’assurance maladie sur les primes, et d’autre part ils financent la mutuelle, l’idée est de faire une cagnotte, qui s’appellera Grande Sécu, en combinant mutuelle et assurance maladie, mais dans la logique de assurance mutuelle. Nous gérerons un panier de soins de base, qui sera de plus en plus basique, financé par la CSG, et la prise en charge d’une part croissante des soins sera assurée par une cotisation unitaire des employeurs à la mutualité et à la mutualité. Assurance santé. A la place de la logique du système général de sécurité sociale « de chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins » s’imposerait alors la logique du « j’ai cotisé, j’ai le droit » qui est une marchandise capitaliste à soigner . .

Cette dérive du pôle santé de la Sécurité sociale est exactement la même que celle de son pôle personnes âgées [4]. En 1947, le ministre communiste du Travail, Ambroise Croizat, inaugure l’alignement des retraites du régime général sur les retraites de la fonction publique : elles sont calculées hors cotisations en remplacement d’un salaire de référence. Il l’a fait au mépris du système de sécurité sociale, qui reposait sur le principe « j’ai composé, j’ai le droit » que les employeurs avaient imposé à la hâte dès 1947 dans le régime complémentaire de retraite des cadres, l’AGIRC, avant de l’étendre aux l’ensemble du secteur privé des travailleurs de l’ARRCO. Nicolas Castel et moi avons montré au séminaire de la Bourse du Travail Réseau Salariat, qui vient de sortir au Croquant sous le titre : Retraites, généralisation du droit au salaire que toute la « nécessaire réforme » des retraites initiée par le couple Seguin-Rocarda distillait un peu musique. , j’ai un droit » contre le droit à un salaire fixe qui, malgré les coups, représente encore les trois quarts de la pension.

Tout cela conduit à la réforme par Macron d’un régime généralisant, l’Arrco-Agirc. Le fait qu’il parle aujourd’hui de renoncer à la réunification et en même temps d’abolir les régimes statutaires et de la fonction publique montre que le cap sera maintenu : en finir avec la logique de maintien des salaires. Cela montre que la Grande Sécu de gauche doit bien entendu parler de retraite : suppression des régimes complémentaires et du système uniforme de continuité des rémunérations « j’ai cotisé, j’ai le droit ». Et, bien sûr, elle doit aussi s’appliquer au chômage : maintenir 100 % du salaire entre deux emplois, contre la « nécessaire réforme » qui remet en cause depuis plusieurs décennies le droit à rémunération des chômeurs pour le remplacer par le droit aux cotisations différées.

J’en profite pour souligner que la « cotisation » elle-même n’est pas une institution progressiste. Comme pour toutes les institutions du travail, une distinction doit être faite entre les contributions capitalistes et communistes. La cotisation qui établit le report de fonds est capitaliste, car elle vise soit à remettre votre salaire dans le corset de l’emploi (sans emploi, vous n’avez pas droit à un salaire, mais à des cotisations différées) soit à créer une prestation de soins basée sur le marché (j’ai des droits au prorata de mes apports). En revanche, seule la cotisation est communiste, ce qui retranche le salaire du travail pour le lier à la personne et qui retranche le bénéfice du montant de la cotisation. Il faut aller encore plus loin et s’interroger sur la nécessité de contribuer à la dynamique de construction du communisme.

LVSL : En effet, dans En travail vous faites référence aux travaux récents du groupe thématique ‘l’économie salariale pour la vie’ Réseau Salariat…

B.F. : Jusqu’à présent, notre réflexion au sein du Réseau Salariat sur le financement du salaire en fonction des qualifications personnelles n’a pas remis en cause sa réalité actuelle : 45 % du salaire total (qui ajoute la contribution dite patronale au salaire brut) est constitué d’avantages qui ne sont pas payés par l’entreprise, mais par le biais de la caisse d’assurance sociale, grâce à une cotisation qui socialise le salaire en socialisant la valeur ajoutée. Nous proposons de poursuivre cette démarche en modifiant l’assiette de cotisation, qui ne serait plus un salaire mais une valeur ajoutée, et en augmentant massivement le taux de cotisation pour faire de la qualification personnelle payante une réalité pour tous les adultes, 100% salaire pris en charge par la Caisse de Sécurité Sociale .

En particulier, grâce à la contribution du Lifetime Economy Thematic Group et du Swiss Local Group à partir des travaux en cours de Christian Tirefort, nous sommes en train de nous aviser que cette proposition d’une meilleure allocation de la valeur ajoutée reste aliénée à l’hypothèse selon laquelle il y a une condition de partage salaire : production. Il faudrait déjà créer de la valeur ajoutée pour pouvoir ensuite distribuer les salaires. Cependant, cette condition préalable sous-tend la marchandisation du travail sous le capitalisme. Au contraire, il n’y a aucune raison pour que nos ressources dépendent de la production préalable de valeur. Nos ressources sont une condition de la production, elles ne peuvent en être le résultat. A ce titre, le salaire est une condition nécessaire à la production, et non l’inverse, et cela vaut non seulement pour les biens et services de consommation, mais aussi pour les biens productifs de ces machines finales et consommations intermédiaires. Jusqu’à présent, nous, Réseau Salariat, continuons à utiliser la terminologie classique d’allouer une partie de la valeur ajoutée au « financement des investissements ». Cependant, s’inspirant en grande partie de la création d’un outil hospitalier par la subvention de l’assurance maladie dans les années 1960, nous préconisons, contrairement aux pratiques en vigueur, la liquidation des prêts d’investissement et sa subvention par la socialisation de la valeur ajoutée. . Cette fin de l’endettement des travailleurs est certes aussi importante que leur libération du marché du travail dans la dynamique de conquête de leur souveraineté sur la production, mais l’aliénation à l’inversion capitaliste reste intacte. Qu’est-ce que je veux dire par là ?

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« L’acte même du travail et des ouvriers disparaît sous l’influence de trois activités : emprunter, investir et vendre le produit fini, qui sont le monopole de la bourgeoisie capitaliste. Les seuls producteurs de valeur, dépouillés de tout pouvoir sur elle, sont niés comme tels. »

L’inversion capitaliste est quelque chose qui semble assez spectaculaire quand on se libère du catéchisme qui nous a été nourri par la religion d’État omniprésente qu’est la religion capitaliste. La religion d’État nous enseigne ceci : au début il y avait des avances sur prêts capitalistes. Un emprunt résultant soit de la création de monnaie, soit d’une épargne « heureusement tirée d’une consommation irresponsable » et accumulée sur les marchés financiers. Cette avance de crédit, premier acte sacré, va permettre d’investir, deuxième acte sacré, c’est-à-dire l’achat des moyens de production. Lorsque le produit de cette production est vendu – troisième acte sacré – la dette doit d’abord être payée et ce qui reste à payer aux travailleurs.

Le salaire vient en dernier et l’initiative de la production revient aux prêteurs-investisseurs-vendeurs. L’acte même du travail et des ouvriers disparaît sous l’influence de trois activités : emprunter, investir et vendre le produit fini, qui sont le monopole de la bourgeoisie capitaliste. Les seuls producteurs de valeur, dépouillés de tout pouvoir sur elle, sont niés comme tels. Au renversement des choses – c’est le capital, pas le salaire – s’ajoute un renversement dramatique des mots : le travail est une dépense.

Il faut en finir avec cette religion d’Etat et son rituel sacré, en finir avec les avances de crédit et les investissements dans les choses comme dans les mots. Les avances de crédit et les investissements sont inutiles lorsque, selon la décision des citoyens travailleurs, la création monétaire fonctionne, sans aucune dette, la répartition des salaires, le seul acompte nécessaire à toute production, extraction de matières premières, matières premières pour la production d’outils, et la production de produits finaux et de services. Dans tout cela, vous n’avez besoin que de salaires, de salaires d’introduction, pas de résultats.

« Évidemment, nous devons nous préparer à lutter à l’échelle européenne contre la dépolitisation de la Banque centrale pour placer la création monétaire comme l’un des éléments au centre de la citoyenneté. Mais sans attendre cette bataille immédiate, il faut retrouver la capacité nationale à créer de l’argent. »

Notre réflexion n’est pas encore mûrie, mais en tout cas nous nous éloignons de proposer une contribution à la valeur ajoutée antérieure pour proposer de créer de l’argent en distribuant des salaires avant de créer de la valeur. Nous défendons ce renversement complet de la logique capitaliste. De même que j’ai contesté la proposition de la chère gauche de prendre l’argent là où il est par la fiscalité, maintenant je pense que ce n’est pas la bonne contribution pour faire les choses, mais qu’il faut conquérir la souveraineté du peuple sur la création monétaire, la création sans crédit. . Qu’elle soit publique ou privée, il n’y a pas de bon crédit dans la production : supposer que les travailleurs sont endettés avant même qu’ils ne commencent à travailler est autant une aliénation capitaliste que de les payer après le travail.

De ce point de vue, il faut bien sûr être prêt à lutter à l’échelle européenne contre la dépolitisation de la Banque centrale afin de placer la création monétaire comme l’une des pierres angulaires de la citoyenneté. Mais sans attendre cette bataille immédiate, il faut retrouver la capacité nationale à créer de l’argent. Une œuvre comme Bruno Théret montre que c’est possible, aussi dans le cadre des traités européens.

LVSL : Comment repenser la gestion de la « grande sécurité sociale » avec ses fonctions étendues de socialisation des valeurs et de démocratie économique ? Faut-il par exemple ajouter des acteurs de la société civile comme les associations climat et biodiversité, les représentants des organisations paysannes et les chercheurs en santé environnementale pour prendre en compte l’impact systémique de l’alimentation sur la nature et la santé ?

B.F. : La fin de votre question ouvre très justement le champ de la Grande Sécu bien au-delà des branches actuelles, vieillesse, santé, famille. Ce sont toutes des productions qui peuvent être incluses dans l’assurance sociale, en adoptant les principes de la sécurité sociale pour la production de bien-être dans les années 1960 : la part croissante des salaires dans la monnaie désignée, la solvabilité des consommateurs et des utilisateurs avec les seuls producteurs sous contrat, l’extension de la rémunération aux la qualification personnelle de tous les professionnels conventionnés que la caisse de sécurité sociale verse en même temps qu’elle subventionne leurs investissements.

« Sortir de l’agro-industrie avec la sécurité sociale alimentaire nous libérera de la malbouffe et aura un effet positif sur notre santé, la santé des sols et la biodiversité. »

Avec d’autres organismes, nous avons initié une réflexion [5] au sein du Réseau salariat sur la sécurité sociale, l’alimentation, la culture, les transports locaux, le logement, les services funéraires et bien d’autres fonctions collectives, sur un même métier. Le Séminaire de la Bourse du travail, organisé par le groupe Réseau Salariat du Grand Paris, portera cette année sur la sécurité sociale de la culture [6]. Bien sûr, toutes ces caractéristiques de sécurité sociale sont interconnectées. La relation entre l’alimentation et la santé est très importante. Sortir de l’agro-industrie par la sécurité alimentaire sociale nous libérera de la malbouffe et aura un impact positif sur notre santé, la santé des sols et la biodiversité.

Quant à la gestion de cette « grande sécurité sociale », il en est de même de toutes nos institutions, gouvernance d’entreprise, service public, lieu de création monétaire. Il y a d’abord la question de la compétence territoriale adaptée, avec des assemblées qui se situent au niveau territorial approprié, car toutes les décisions ne sont pas nationales et toutes locales : une entreprise de réseau doit plutôt être gérée au niveau national, alors qu’une boulangerie doit bien sûr être au niveau du quartier.

A ces compétences territoriales extrêmement diverses s’ajoute la variété des co-décideurs avec lesquels vous évoquez une liste d’aliments avec laquelle je suis tout à fait d’accord. L’inclusion sociale posera des questions très vives et démocratiques sur les critères de contractualisation, les biens et services produits, tout comme les jurés de qualification devront établir des modes opératoires qui laissent toujours ouvert le caractère politique de leurs décisions. Bien sûr, les travailleurs concernés font partie des co-décideurs : j’ai insisté sur un trésor de savoir-faire et de quoi faire, abandonné aujourd’hui quand la direction stupide ne le combat pas et dont les métiers sont porteurs. Mais ce serait une erreur de laisser ces travailleurs seuls. Par exemple, on a très bien vu en matière de soins combien le sida a été une opportunité pour mettre les patients en acteurs des décisions de santé. L’idée est de partir de ce type d’expérience et des nombreuses initiatives qui ont eu lieu lors de la retraite, de réunir des acteurs associatifs, « société civile » et chercheurs qui avaient jusqu’alors peu communiqué.

En tout état de cause, la démocratisation du travail, cœur du communisme, ne peut agir du haut vers le bas à travers la politique postulée d’un bon État. Comme le montrent les travaux de Barbara Stiegler, la gestion absurde de la pandémie par Macron n’est pas seulement due au caractère autoritaire de ce personnage, mais tout l’appareil d’État capitaliste doit être remis en cause. Là encore nous ne nous appuyons sur rien car, je le répète, toutes les initiatives prises aujourd’hui dans des domaines et des institutions très différents pour organiser l’horizontalité dans la prise de décision relèvent de la lutte des classes. L’indispensable dimension macrosociale du communisme exige une démocratisation radicale de l’exercice collectif, qui donnera à la musique toute l’abondance que l’on connaît aujourd’hui dans ce domaine : un État communiste est à l’ordre du jour.

LVSL : Le secteur privé semble tenter d’empêcher l’émergence d’une véritable sécurité alimentaire sociale en limitant le débat public à un « coupon alimentaire » avalisé par le gouvernement et déjà coopté et modifié par des intérêts privés. Comment distinguer la logique du gouvernement et de l’industrie de votre modèle ?

B.F. : L’assurance sociale alimentaire attire beaucoup l’attention. Je m’en réjouis, et bien sûr je ne me fais pas d’illusions sur la tentative de redressement capitaliste dont il fera l’objet. Le contrôle alimentaire de Macron est aussi éloigné de notre proposition que son passeport de sécurité sociale l’est de la culture que nous envisageons.

D’une part, le coupon alimentaire s’adresse aux « pauvres ». Nous sommes ici en opposition au système général de sécurité sociale de 1946, que nous voulons actualiser et généraliser à l’alimentation : il est universel précisément en rejetant la simple « solidarité avec les pauvres », cette attitude répugnante de mépris de la classe.

En revanche, notre proposition de contribution universelle à la carte nécessaire à l’accès à une alimentation de qualité repose sur un accord visant à faire évoluer la production alimentaire en acceptant des alternatives de production et de distribution à la grande distribution et à l’agro-alimentaire. Au contraire, Emmanuel Macron crée avec son chèque un marché asservi pour l’agroalimentaire et la grande distribution. Nous pouvons les sortir chez Carrefour, alors que Carrefour ne serait évidemment pas couvert par l’accord, comme le seraient tous les aliments industriels (y compris les faux aliments « bio » de la grande distribution) dans notre proposition. Au cœur de la sécurité alimentaire sociale se trouve la sortie de l’agro-industrie et la stimulation d’une véritable démocratie de production et de consommation. Je vous renvoie au travail du Réseau Salariat et de partenaires comme Dominique Paturel, par exemple, qui ont fait un travail remarquable sur ces enjeux de démocratie alimentaire, du point de vue tant des consommateurs que des producteurs.

Comme mentionné précédemment, la nature du financement de cette assurance sociale sectorielle est en discussion au sein du Réseau Salariat. Dans le livre En travail, Conversations sur le communisme, que nous avons récemment co-écrit avec Frédéric Lordon, j’ai fait une proposition basée sur l’urgence d’augmenter les salaires. Pour faire simple, une augmentation de salaire, et notamment un SMIC de 500 €, ne peut pas être déposée sur un compte bancaire, mais prendre la forme d’une monnaie désignée : cette augmentation de SMIC de 500 € serait versée aux caisses de sécurité sociale pour l’alimentation, le transport, le logement ou la culture qui sont des besoins quotidiens et urgents.

Cependant, il est impossible qu’un tel appareil ne soit destiné qu’à de faibles revenus. Si l’on décide de ne lever, par exemple, que les salaires inférieurs à 3 500 euros nets, pour un salaire de 3 500 euros, le financement de ces fonds sectoriels peut prendre la forme de la conversion de 500 de ces 3 500 euros dans la monnaie désignée. Cela signifie que la personne concernée aurait 3000 euros sur son compte et 500 euros sur la carte. Dans une situation intermédiaire entre 1700 EUR du nouveau SMIC et 3500 EUR du plafond d’augmentation, 500 EUR de la devise désignée correspondant au mix de l’augmentation salariale et de sa conversion partielle.

Si tous les gains comprennent 500 euros de monnaie désignée supplémentaire – soit en augmentant les salaires, soit en convertissant une partie du salaire dans une monnaie désignée, soit par un mélange des deux – les nouvelles caisses de sécurité sociale disposeront de plus de la moitié de la sécurité actuelle il a. De ces sommes, 80 milliards suffiraient à dépenser 100 euros par personne et par mois en alimentation alternative qui couvrirait un tiers du marché alimentaire.

LVSL : Face au problème de la répartition des alternatives sur l’ensemble du territoire, pensez-vous qu’on puisse se passer d’une impulsion de l’Etat pour créer une offre suffisante et également accessible ?

B.F. : D’abord, il faut qu’il y ait une impulsion monétaire : le capitalisme est très doué pour traiter des alternatives marginales. Si nous créons un marché alimentaire de 80 milliards d’euros réservé aux producteurs, distributeurs et restaurateurs alternatifs, cela écartera évidemment toutes les alternatives alimentaires actuelles et favorisera la création de nouvelles. Il est aussi impératif qu’une partie des sommes récoltées par le Fonds Social Alimentaire ne soit pas affectée immédiatement à la consommation alimentaire, mais à l’installation de nouveaux paysans (c’est très urgent si l’on veut éviter l’agriculture sans paysanne, ce que la FNSEA et la FNSEA alliés dans le domaine de la recherche et de l’enseignement agricoles nous préparent) et transformer les producteurs et distributeurs de l’agro-industrie en une source alimentaire alternative.

En enlevant un tiers de son marché à la grande distribution alimentaire capitaliste, nous allons heureusement la mettre en péril et nous devrons accompagner ses travailleurs à transformer leur entreprise en une entreprise conventionnelle et donc sans actionnaires ni prêteurs capitalistes, entre autres : un possibilité macroéconomiquement soutenue pour les travailleurs de prendre le pouvoir sur leur travail est un point décisif dans la transition vers le communisme.

Il s’agit de nourriture, mais à partir du moment où l’on parle de 500 euros par salarié et par mois, il faut évidemment élargir notre réflexion à d’autres domaines, comme les transports de proximité et, notamment, parcourir le dernier kilomètre autrement qu’en voiture particulière. Le problème n’est pas le passage à la voiture électrique, une aberration écologique qui offre un formidable débouché aux constructeurs automobiles capitalistes. Mais cette arnaque ne peut être condamnée que si nous rendons une voiture particulière inutile. Cela suppose une bonne gestion du dernier kilomètre, car aujourd’hui une voiture individuelle est indispensable, surtout dans les zones très peu desservies par des transports en commun pratiques et fréquents.

« C’est une question d’impulsion de l’État, oui, mais à condition que les fonctions collectives de l’État soient gérées par les intéressés eux-mêmes. Tant qu’il est capitaliste, l’État est l’ennemi. C’est une raison de plus pour continuer à construire un État communiste, comme nous avons commencé à le faire avec le régime général en 1946 ».

Cela signifie une fois de plus la fin du processus de métropolisation et cela vaut également pour tous les services publics : écoles, postes, hôpitaux et maternités. Il est impératif de renouer avec la dynamique des réseaux territoriaux qui ont su introduire la protection sociale quand ils n’étaient pas attaqués, comme c’est le cas depuis quarante ans. C’est une question d’impulsion étatique, oui, mais à condition que les fonctions collectives de l’État soient gérées par les intéressés eux-mêmes. Tant qu’il est capitaliste, l’État est l’ennemi. C’est d’autant plus une raison de continuer à construire un État communiste, comme nous avons commencé à le faire avec le régime général en 1946 et que, je le répète, nous y sommes encouragés par la multiplication actuelle des initiatives de débat collectif sur les affaires publiques.

LVSL : Vous évoquiez votre dernier livre En travail, écrit avec Frédéric Lordon avec la volonté de présenter l’idée du communisme. Pensez-vous que le boom actuel, qui place le pouvoir d’achat et la question sociale au centre de l’attention, pourrait conduire à une réévaluation positive de l’idée communiste ?

B.F. : Pour cela, il faudrait que le communisme soit à l’ordre du jour des mobilisations organisées par les syndicats et les partis de l’Union populaire, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui, mais en tout cas cela peut arriver.

Le climat de la rentrée ne diffère pas d’un constat très ancien : quand il y a une proposition de la gauche, c’est « éco-socialisme », « république sociale », « démocratie avancée », « communautaire » ou « communautaire » , du moins pas le communisme. Cette absence ne s’explique pas d’abord, comme on le dit souvent, par la disqualification du mot « communisme » assimilé à la dictature stalinienne. Mettre le communisme au centre de la proposition d’aujourd’hui (et non « le remettre » parce qu’il ne l’était pas, et c’est bien le problème !), ce n’est pas seulement abolir l’autocensure d’un mot. Il s’agit de s’affranchir de toute la culture militante laïque qui invoque volontiers Marx mais ne pratique pas sa lecture dialectique du capitalisme.

Cette culture militante a construit ce que Bernard Vasseur [7] appelle à juste titre le « stepisme » : d’abord la prise du pouvoir étatique, puis le socialisme, puis le communisme. Le communisme est un horizon lointain, la présence d’un communiste ici et maintenant est contredite au nom du dogme : « il n’y a pas d’îlot de socialisme et, bien sûr, de communisme dans le capitalisme ». Le capitalisme est analysé comme un système dans lequel la reproduction domine la contradiction dans laquelle la classe révolutionnaire est incapable d’imposer des institutions alternatives au capital, puisque la condition préalable à une telle imposition est la prise du pouvoir d’État pour établir le purgatoire du socialisme avant le paradis du communisme. , une société d’abondance sans travail et sans violence : le ciel non pas là, mais plus tard, avec la fonction de tout ciel, consolation demain, renoncement aujourd’hui.

Lucien Sève a remarquablement démontré que ce « marxisme-léninisme » construit par Staline n’a rien à voir avec Marx ni avec Lénine [8], mais le problème est que si les crimes du stalinisme ont longtemps condamné les organisations de classe, sa tromperie intellectuelle est si loin elle n’a pas été remise en cause, tant le marxisme-léninisme a éclairé les pratiques militantes autour de la condition de la prise du pouvoir étatique. Dans le cas de la France, cela s’est traduit par une insistance sur le programme de « démocratie avancée » du gouvernement. Tous les anciens et anciens membres de mon parti ont encore dans les yeux cette campagne d’affichage des années 1970 qui dépeignait le slogan « La France a un programme de gouvernement commun » dans un beau ciel bleu.

Pourquoi, ceci dit, suis-je convaincu que le communisme sera au programme de la mobilisation ? D’abord parce que je vois l’enthousiasme avec lequel les dissidents, désormais de plus en plus nombreux, notamment chez les jeunes déterminés à ne pas faire de merde pour le capital, accueillent l’analyse des « communistes déjà là » et contribuent à la proposition – et à la réalisation locale. – sa généralisation, qui est en cours de réflexion avec d’autres réseaux salariaux. Je l’ai déjà dit, mais je le redis : je suis aussi ému qu’émerveillé par l’intelligence collective qui se déploie aujourd’hui autour du communisme.

Et puis parce que je pense que nos organisations de classe sont mûres pour abandonner le scénarisme. Quarante ans d’échec, c’est long même pour des militants qui croient au communisme d’un avenir radieux ! Qui d’entre nous peut accepter comme autre chose que la rentrée scolaire la proposition de financer la relance des services publics en taxant les Gafam ? Alors que toutes les propositions pour une bonne fiscalité ont échoué depuis des décennies, et qu’aucune campagne politique n’a été lancée en faveur du statut de citoyen communiste. Où toute propriété lucrative est interdite. Où les seules ressources légitimes sont les salaires sur qualification, qui peuvent par exemple être compris entre 1 et 3, avec un salaire maximum de 5 000 € par mois si le salaire minimum est de 1 700 € net.

Qui peut être d’accord avec la condamnation de l’enrichissement scandaleux des plus riches qui ne s’appuie pas sur l’interdiction scandaleuse des fondations, du mécénat, de la propriété capitaliste des entreprises et du travail de vulgarisation de la citoyenneté de décision économique chez les adultes gagnant entre 1 700 et 5 000 euros par mois ?

Quel militant croira-t-on que le Fonds européen pour le climat alimentera autre chose que le greenwashing (voitures électriques, 5G « propres » et autres miroirs pour les alouettes), avec des droits de propriété d’usage des entreprises par des citoyens qualifiés ? des doutes sur la validité de l’étatisme. Parmi bien d’autres exemples, je peux témoigner de l’intérêt croissant pour la mobilisation ouvertement communiste, fondée sur le statut déjà communiste de la fonction publique et de la prévoyance dans les années 1960, chez les militants qui en ont conscience : politiques et syndicaux. Le silence autour de l’atteinte au statut de la fonction publique, qui est la suspension de traitement des agents de l’Etat suspendus pour non-vaccination, trouve sa source dans le refus des organisations de classe de voir le caractère communiste et un refus de généraliser à tous les adultes.

« Il n’y a plus d’attachement au travail défini et organisé par la bourgeoisie capitaliste. Même les dirigeants n’y croient plus. Une partie croissante de la société veut gagner de l’argent de la folie, tant anthropologique qu’écologique, pour être produite dans un but lucratif dans l’indifférence à l’utilité sociale. »

Enfin, la mise du communisme à l’ordre du jour de nos mobilisations immédiates est probablement due à ce que j’ai constaté dès le début de notre entretien : il n’y a plus d’attachement au travail tel que défini et organisé par la bourgeoisie capitaliste. Même les dirigeants n’y croient plus. Une part croissante de la population veut extraire du travail de la folie, tant anthropologique qu’écologique, de produire pour le profit dans l’indifférence à l’utilité sociale de ce qui est produit. Qu’elle prenne la forme d’une « politique de la contestation » [9] (dont je ne suis pas d’accord, mais parlons-en !) ou de la généralisation de l’apparition de la politisation ouvrière que Coralie Pérez voit dans les entreprises et Thomas Coutrot [10], l’ensemble changement dans la mobilisation collective.

Lorsque la classe dirigeante n’inspire plus ce qui constitue une classe dirigeante, à savoir la direction de la production, il y a bien sûr un danger démocratique puisqu’elle attire le plaisantin fasciste, mais d’autant plus que la raison de la lutte des classes s’inscrit clairement dans le passage à communisme en changeant le mode de production. Tout le reste serait irresponsable. La recherche du bon travail et la prise en compte de notre avenir sur la planète ne peuvent trouver de réponse que dans la dynamique communiste de la souveraineté des peuples sur le travail. Et pour ce faire, vous n’avez pas besoin d’inventer l’eau chaude, nous avons, grâce aux conquêtes du siècle dernier et aux tempêtes modernes, un communiste est déjà là pour actualiser et généraliser, en ce moment.

[1] Salariat, Revue des sciences sociales, n°1 (octobre 2022) : « Droit à l’emploi, droit à rémunération ? », Crokant. [2] Bernard Friot, Frédéric Lordon, Au travail, Entretiens sur le communisme, La Dispute, 2021. [3] Nicolas Da Silva, La Bataille de la sécurité sociale, L’histoire du système de santé, La Fabrique, 2022. [4] Nicolas Castel et Bernard Friot (éd. .), Pensions de vieillesse : généralisation du droit au salaire, Le Croquant, 2022. [5] Voir par exemple, dans Riot Editions, Notre condition, Essai sur la rémunération artistique d’Aurélien Catin (2020) et Régime général, pour une sécurité sociale de l’alimentation de Kévin Certenais et Laura Petersell (2021) [6]. Voir le calendrier sur le site du Réseau Salariat [7] Bernard Vasseur, La sortie du capitalisme, l’actualité et l’urgence du communisme, Éditions de l’Humanité, 2022. [8] Voir notamment Lucien Sève, « Le communisme » ? Penser avec Marx aujourd’hui, tome 4, première partie, La Dispute, 2019. [9] Bertrand Louart, Réappropriation, Jalons de sortie de l’impasse industrielle, Éditions La Lenteur, 2022. [10] Thomas Coutrot et Coralie Pérez, Donner du sens au travail, Aspiration révolutionnaire, Seuil, République des idées, 2022.