Charles Stepanoff : « Notre rapport aux animaux est paradoxal »

Written By Sara Rosso

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La Croix L’Hebdo : Considérant que vous êtes chercheur, chef d’étude, nous pensions vous retrouver dans l’office d’apparat et nous voilà, chez vous, dans le Perche, parmi les canards et les moutons… La vie avec animaux , c’est un choix de longue date ?

Charles Stépanoff : Oui, j’ai déménagé ici en 2012 pour avoir de l’espace, des prairies, des forêts et un lien avec les animaux. Je voulais vivre avec eux et pouvoir les observer au quotidien. Lors de mes recherches approfondies sur les bergers de Tuva, en Sibérie, j’ai été frappé par l’autonomie de leurs animaux. Dans leurs fermes, les rennes ne sont ni nourris ni surveillés, il n’y a même pas de berger ! Nous comptons sur les compétences des animaux eux-mêmes. J’aime. J’ai commencé avec des poulets fermiers. J’avais l’habitude d’avoir des amis qui me demandaient : « Comment faites-vous pour les faire entrer afin qu’ils ne se perdent pas ? Pourquoi devrions-nous nous perdre ? Les poules connaissent très bien leur chemin ! Ils sont chez eux, le soir ils s’endorment comme des gens. (Rires.) J’avais aussi des chèvres de fossés, des cheveux longs, des cornes magnifiques, et le problème c’était le sol…

On ne peut pas les laisser vagabonder comme dans la taïga, c’est sûr…

C. S. : Ce ne sont évidemment pas les mêmes espaces. J’avais mes chèvres en laisse quand j’allais courir dans les bois, puis j’ai enlevé la laisse… Elles ne partiraient pas ! C’est toujours surprenant, mais ça a du sens : c’est un attachement mutuel. J’élève des moutons aujourd’hui.

Tu es allé dans une bonne école à Touva ! Et en même temps, le contexte est tellement différent. Dites-nous ce qui vous a surpris au début de vos investigations.

C.S. : Quand j’étais dans la steppe, je me souviens de la première fois où j’ai vu des bergers attraper un mouton, lui ouvrir le ventre, lui couper l’aorte ; en très peu de temps, la viande s’est retrouvée dans la marmite. Quand on est un citadin comme moi, c’est un spectacle à voir. Et en même temps, on a faim dans ces domaines d’études, alors on mange du mouton avec grand plaisir ! Manger de la graisse d’ours en hiver est l’un de mes plus beaux souvenirs culinaires… Puis je me suis demandé pourquoi il fallait que j’aille en Sibérie pour assister pour la première fois à la transition entre l’animal et la viande. Pourquoi cela ne m’est-il jamais arrivé en France, alors que c’est une expérience courante dans de nombreuses sociétés ? Alors j’ai commencé à m’interroger sur cette distanciation, cette « invisibilité » de la mort des animaux dans notre pays.

Dans le dernier livre, L’Animal et la Mort, vous revenez sur ce camouflage qui nous rendait indifférents au sort des animaux domestiques. Parlez d’une « insensibilité endurcie » à leur égard, contrairement à l’attention extraordinaire que nous accordons à nos chiens et chats. Comment expliquer un tel paradoxe ?

C.S. : Notre attitude envers les animaux est paradoxale. Pour comprendre cela, il faut remonter à l’histoire des sociétés occidentales modernes. A la fin du Moyen Âge, deux positions s’imposent progressivement. D’une part, certains animaux étaient traités comme des enfants : en les protégeant, en les nourrissant, en prenant soin d’eux. Ce sont nos chiens et nos chats, qui n’ont jamais été aussi nombreux et choyés. Nous les vaccinons, les nourrissons, les castrons. En revanche, les animaux de rente, bovins, porcs, poulets, etc., étaient traités très différemment, réduits à une fonction purement productive.

C. S. : Surtout la division du travail. Au fil des siècles, certains groupes sociaux se sont éloignés de la contingence de la production de viande, au point de ne plus supporter la vue du sang. Dans un souci de distinction morale, les élites ont développé une attitude sophistiquée envers les animaux. On le perçoit à travers les petits chiens de compagnie aimés des épouses nobles depuis le 17ème siècle. Parallèlement, les naturalistes ont construit une classification, mais aussi une attitude contemplative à l’égard des espèces vivantes. En revanche, le mode de vie paysan était considéré comme cruel et barbare. A eux de produire de la viande, de tuer les animaux, si possible, à l’abri des regards. Ne l’oublions pas : l’attitude envers les animaux est un prisme très efficace de distinction sociale.

C.S. : A partir du XIXe siècle, les scènes de boucherie commencent à être repoussées hors des centres-villes, dans des espaces clos. Ce camouflage a permis l’industrialisation de l’élevage. La violence contre les animaux domestiques a quitté les fermes et les rues des villes, s’est désocialisée, mécanisée et multipliée.

Avant même l’industrialisation de l’élevage, elles étaient déjà destinées à la consommation…

C.S. : Bien sûr, mais la relation entre les humains et ces animaux était plus complexe et riche. La ferme paysanne était une communauté hybride, un habitat où nous vivions ensemble – c’étaient des animaux « domestiques » au sens premier de domus, maison. Des relations sociales et émotionnelles se sont formées. Nous avons « participé » : après la guerre, on entendait encore le chant des bergers dans les campagnes encourageant le tirage des bœufs. Et il n’est pas rare dans les archives de voir un fermier tenir un cochon en laisse ou le laisser dormir dans sa chambre – ce qui ne l’a pas empêché de le manger. Ces relations sont devenues plus simples lorsque les animaux ont été divisés en ceux que nous aimons et ceux que nous mangeons.

Sensibilité extrême d’un côté, insensibilité de l’autre… comment tolère-t-on ces contradictions ?

C. S. : Par la production de l’ignorance. Nous avons appris à oublier que la viande est de la chair animale. Il y a quelques décennies, des enfants assistaient à un abattage de cochons dans une ferme. Rien de comparable aujourd’hui, surtout avec la publicité : on nous montre des animaux heureux, on gomme les morphologies originelles avec des grumeaux ou des poissons panés. Récemment, des plumes de faisan ont été laissées sur le produit dans un hypermarché. Scandale! Les gens ont protesté. La machine de camouflage avait un dysfonctionnement.

En remontant plus loin, on nous rappelle souvent le dualisme entre l’homme et la nature que le christianisme contribuera à façonner en Occident. Qu’en est-o? Et plus largement, quel rôle joue-t-il dans les attitudes modernes envers les animaux ?

C.S. : Vaste question ! Et compliqué parce qu’il y a un parti pris : dans ce domaine, la recherche s’appuie sur les textes de théologiens, une petite élite. Pour les anthropologues, la religion, ce sont les gens, leurs pratiques et leurs croyances.

Par souci de pédagogie, commençons par l’Église et les théologiens…

C.S. : La première chose que René Girard a bien montrée : le christianisme a aboli le sacrifice animal, acte rituel qui dans les sociétés antiques donnait un sens social, voire cosmique à la mise à mort – et les manifestations avec lesquelles se battait l’Église païenne. Ils tuent encore des animaux ; mais c’est une perte de sainteté – qui a peut-être permis l’industrialisation de l’élevage des siècles plus tard…

Cependant, l’Église condamne la torture des animaux. Dans la conception chrétienne, l’homme est l’achèvement de la création de Dieu, il est à l’image de Dieu, ce qui lui donne une responsabilité – selon saint Thomas d’Aquin, les animaux ont une âme mortelle. L’Église condamne donc la brutalité à leur égard. Depuis le Moyen Âge, le pape a interdit la tauromachie en Italie.

C.S. : En fait, ce dualisme est vraiment établi par René Descartes, pour qui l’animal est une machine, l’horlogerie – la matière par opposition à l’esprit. Le philosophe rompt alors avec la tradition chrétienne et Descartes est condamné par les théologiens. Dans le christianisme élitiste et surtout paysan, on ne trouve pas une distinction aussi radicale entre l’homme et le reste de la nature.

Quelle est la place exacte de l’animal dans la religion populaire ?

C.S. : Dans les cosmologies paysannes, les animaux sont des sujets moraux, capables de bien et de mal. Prenez les oiseaux. Certains, la pie ou le corbeau qui a piqué le Christ sur la croix, font référence au mal ; d’autres, le troglodyte, ont participé à la naissance et se réfèrent au bien. Une goutte du sang du Christ a coloré les plumes du rouge-gorge et du pic, directement associés au Salut. Ce ne sont pas seulement des croyances populaires ; ces mythologies jouent un rôle important dans la vie des communautés villageoises, elles sont « revécues » lors des fêtes religieuses et même à la cour royale : à Noël et lors des sacres dans les églises, elles organisent des lâchers d’oiseaux.

L’encyclique Laudato si’, publiée par le pape François en 2015, est-elle un moyen de restaurer ces aspects moraux dans nos sociétés prises dans une crise écologique ?

C.S. : L’un des enjeux est de retrouver la dimension écologique des conceptions religieuses populaires, longtemps écartées comme « folkloriques » ou « survivances païennes ». Le pape François fait ainsi référence aux animistes, à la population indienne, mais il en va de même pour la religion et les coutumes paysannes en Europe.

Cela indique-t-il un point de basculement ? Sommes-nous au bout d’une logique de destruction du vivant ?

C.S. : Supposons qu’il y ait des grains de sable dans la machine. Des associations comme L214 obligent la société à faire face à ses contradictions. C’est sain, mais l’effet est négligeable. On en parle, puis chacun reprend ses habitudes, car la cohérence est dure. Tout le monde n’a pas les moyens d’acheter de la viande bio chez un petit producteur. Certains choisissent d’être végétariens ou végétaliens, mais ce choix ne résout pas tout. Car en cultivant du pain avec de grosses céréales, avec beaucoup de pesticides, on détruit aussi la vie animale. Comme on peut le voir, les modernes ne sont pas aussi rationnels qu’ils le prétendent.

Y a-t-il des progrès dans la prise de conscience écologique ?

C.S. : Lesquels ? Prenez la gamme libre. Il est en train de disparaître en France sous l’influence des lois de biosécurité. En février, mes collègues et moi avons écrit une chronique dans Le Monde pour attirer l’attention sur ce sujet. Sur le papier, tout le monde s’accorde à dire qu’il vaut mieux élever des animaux dans un bocage que dans une usine. En réalité, le libre parcours s’effondre tranquillement.

C.S. : Par crainte des risques sanitaires, grippe aviaire, peste porcine africaine, des mesures drastiques sont mises en place auprès des éleveurs. Nous exigeons la fermeture des filières porcines avec une double électrification (c’est plusieurs centaines de milliers d’euros), nous fermons les volailles six mois par an alors qu’elles devraient vivre dehors… En faisant cela, nous détruisons l’engagement des éleveurs, leurs valeurs, leurs réseaux locaux, ils perdent le sens de leur métier. Le bien-être animal est oublié, le savoir et l’expérience disparaissent, la richesse des relations avec les animaux. Et avec une grande indifférence.

Vous travaillez en France depuis plusieurs années. Pourquoi revenir en terrain plus familier ?

C.S. : En fait, j’ai commencé là-bas. A 17 ans, diplôme en poche, j’ai traversé l’Auvergne à pied et marché de Clermont-Ferrand à Montpellier. C’était en juillet, lors de la récolte des foins j’aidais les fermiers, qui en retour m’hébergeaient dans leurs étables. Les gens m’ont fait confiance : ils m’ont parlé de la vie à la campagne, du travail des champs, du patrimoine c’était très important, mais aussi de la force qui me caractérisait. Sans formation, j’étais déjà dans la démarche ethnologique, simplement parce que je voulais écouter. Je suis en quelque sorte revenu sur ce terrain avec ma récente exploration de la chasse à la ferme.

Vous avez choisi un sujet très politique dans vos recherches sur la chasse. Aujourd’hui, 80% des Français se disent contre cette pratique. N’est-ce pas un signe de préoccupation pour le bien-être animal ?

C.S. : Je ne pense pas. S’il s’agissait de bien-être animal, nous choisirions de manger un sanglier – qui a eu la meilleure vie que les porcs puissent avoir – plutôt que d’acheter un morceau de son prosciutto à des porcs élevés en grange et en privé. La chasse concerne davantage la visibilité de la mort. Autrement dit, ce qui choque nos sensibilités modernes, c’est que les gens partent à la chasse pour le plaisir, pour la fête, pour que le partage reste à l’honneur. Cette sociabilité est en contradiction avec le travail d’invisibilité de la violence.

Si nous y parvenons correctement, la chasse expose nos ambivalences…

CS : Oui. Dans les chasses paysannes pour la survie, vous mangez ce que vous tuez. Le but n’est pas « sportif » comme dans les chasses bourgeoises. Dans la tradition agricole, le gibier sauvage est un colocataire, on partage le territoire avec lui, on connaît tel cerf, telle famille de faisans. A mon avis, il ne devrait pas y avoir un antagonisme aussi brutal entre chasseurs et écologistes, puisque ces chasses folkloriques sont le lieu de transmission du lien écologique avec le territoire.

Pourtant, cet antagonisme est frontal… Comment en est-on arrivé là ?

C.S. : Ces divisions ont des racines très anciennes, que l’on retrouve déjà au Moyen Âge dans les figures de l’ermite, de l’ami des animaux et du chasseur. Les évolutions démographiques récentes ont fait le reste : avec l’arrivée d’une classe moyenne urbaine et éduquée, l’idéal de la protection animale s’est répandu. Et c’est une étincelle ! Car ces néo-ruraux, en quête d’une meilleure qualité de vie, s’installent sur des territoires dont les traditions ne leur sont pas familières. Le bouleversement culturel est très profond. On le voit, par exemple, dans les bois du Bassin parisien, lorsqu’un cerf se retrouve au milieu d’un quartier résidentiel en train de chasser. Les habitants découvrent l’animal attrapé, ils sont choqués, le malentendu est complet.

Quel est le rôle de l’anthropologue dans ce domaine sensible ?

C.S. : Apporter de la complexité et de la nuance aux discussions. On ignore souvent les sciences sociales, on oppose les camps de manière simplifiée : d’un côté, les chasseurs, de l’autre, les défenseurs des animaux. En réalité, il existe plusieurs transitions entre ces camps. L’anthropologue est là pour documenter cette complexité et justifier celles dont on entend peu parler. Regardez les établissements de chasse. Leur vision managériale et étatique n’est pas représentative des pratiques. Il y a aussi des procès. Récemment, en Lorraine, des chasseurs ont été poursuivis pour avoir refusé des consignes de destruction aveugle de sangliers. C’était un massacre pour eux. Notre rôle est de montrer ces réalités et, si possible, d’atténuer les conflits.

« Si possible »… Est-ce un challenge ?

C.S. : Parfois, oui. Car il y a ignorance mutuelle et cela perpétue la haine. Lors d’une réunion publique organisée dans le village après un accident de chasse, j’ai été frappé par le manque de culture de la discussion. L’enjeu était d’inciter les habitants à trouver leurs propres solutions pour éviter les conflits d’usage. Sans grand succès, désolé. Ils sont tous restés sur leurs positions.

Comment faire bouger les lignes, promouvoir une attitude plus juste envers les animaux ?

C.S. : La distinction rigide entre les animaux que nous aimons et les animaux que nous mangeons est néfaste et beaucoup en sont conscients. Je rencontre des éleveurs, souvent des éleveuses, qui souhaitent rendre l’amour aux animaux en les suivant de la naissance à la mort. Ils veulent restaurer l’abattage à la ferme grâce à des abattoirs mobiles sans le transférer à l’industrie. En Europe, on assiste à la formation de petites communautés qui veulent redécouvrir des modes de vie autonomes et durables en s’associant aux animaux.

En aparté

En aparté

1996 Après ses études, marche à travers l’Auvergne et séjour chez des éleveurs. Lire aussi : Soins vétérinaires – Cannabis thérapeutique : c’est aussi pour les animaux.

1999 Entrée à l’Ecole Normale Supérieure.

Reportages de 2001 dans les camps de réfugiés afghans et tchétchènes.

2007 Doctorat en ethnologie sur le chamanisme touva (Sibérie méridionale).

2010 Membre du Laboratoire d’Anthropologie Sociale (Collège de France).

2018 Début de la recherche cynégétique en France.

« Ce fleuve est aussi grand que la mer, traversant la Sibérie du sud au nord. Je marchais dessus l’été et je le recouvrais d’une motoneige sur la glace l’hiver. La vue de cette étendue puissante et glacée, grinçant au milieu de la taïga noire, est une leçon d’humilité. »

« C’est le fil rouge entre mes enquêtes de terrain en Sibérie et en France. Le cerf est l’esprit assistant du chaman, qui le guide vers le ciel. Ce fut une surprise de découvrir des rituels de chasse au cerf en France qui sont liés de manière inattendue à des rituels chamaniques. »

Son philosophe – Ludwig Wittgenstein

« Lorsque j’étais étudiant à la Sorbonne, j’ai écrit un mémoire sur ce philosophe analytique autrichien qui s’exprimait en aphorismes obscurs et puissants. Selon lui, la plupart des grands problèmes philosophiques se résumaient à des erreurs d’interprétation grammaticale. Il a dit à ses élèves d’abandonner la philosophie et de devenir agriculteurs. J’ai presque réussi à suivre ses conseils ! »

La fréquence de nombreuses variantes liées à la maladie diminue dans les races régulièrement testées
Voir l’article :
Treize variantes génétiques associées à la maladie chez les chats sont présentes…

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