Esquisse du nouveau paysage industriel, conversation avec…

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Dans votre dernier ouvrage, La désindustrialisation de la France : 1995-2015, vous défendez l’idée  que l’extrême centralisation de la France aurait favorisé sa désindustrialisation, entamée il y a 40 ans. Pourriez-vous expliciter votre raisonnement ?

Avant les années 1980, l’industrie française était non seulement répartie sur le territoire, comme elle l’est aujourd’hui, mais isolée. C’était avant Internet et l’explosion des télécommunications provoquée par cette révolution. Nous avons envoyé des télex et des fax. Sur le même sujet : Comment la fintech et les insurtechs sont-elles contrôlées ?. Il y avait encore des cabines téléphoniques sur tout le territoire. L’infrastructure routière n’était pas ce que nous avons aujourd’hui et au niveau politique local, les conseils régionaux avaient beaucoup moins de pouvoir qu’aujourd’hui en matière économique.

C’est tout le paradoxe de cette France d’avant : son industrie était disséminée sur tout le territoire, mais le pouvoir s’exerçait de façon extraordinairement parisienne. C’était la Ve République avant le quinquennat, avec toute l’imagination monarchique qu’elle portait, et une élite dirigeante totalement centralisée. En face, le tissu des PME était méconnu, même lorsqu’il était d’Ile-de-France, des entrepreneurs se rendaient à Paris de temps en temps, mais jamais pour entrer en contact avec les milieux dirigeants. Il y avait une étanchéité.

Le problème de ce modèle français de l’époque, c’est que l’imaginaire de l’élite dirigeante, qui se diffuse ensuite dans le reste du pays par toutes sortes de canaux, se construit dans un périmètre assez étroit, concentré à Paris, et qu’il est donc très réceptif aux vents idéologiques venus de l’extérieur. L’idéologie servicielle et libre-échangiste du blairisme, notamment, a donc facilement pénétré l’opinion publique dirigeante. Ce qui intéressait alors tout le monde dans la capitale, ce n’était pas l’industrialisation de la France mais l’explosion des marchés financiers, puis d’Internet. On croit que la France sera à jamais un pays industriel et que, pour devenir moderne, il faut créer une nouvelle couche au-dessus de son éternité industrielle, dont le slogan serait « Paris, place financière internationale ». Par ailleurs, nous pensons que le commandement du pays doit adopter les codes de la modernité américaine et britannique, en économie, en gestion, en finance, en bourse et en obligations, et dans les domaines jusqu’alors préservés du droit.

C’est tout le paradoxe de cette France d’avant : son industrie était disséminée sur tout le territoire, mais le pouvoir s’exerçait de façon extraordinairement parisienne.

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Cela change-t-il le paysage des élites dirigeantes de l’industrie ?

C’est dans ce contexte qu’une grande partie de l’infrastructure des entreprises à la fin des années 1980, constituée de vieilles familles d’entrepreneurs, de courtiers, d’avocats indépendants, a été rachetée par des groupes anglo-américains : les banques d’investissement, les cabinets de conseil, les sociétés de bourse , auditeurs, chasseurs de têtes, courtiers d’assurance, cabinets d’avocats, commissaires-priseurs, courtiers immobiliers, tout revient à Bain, Price Waterhouse, JonesLangLassalle, MorganStanley, Sotheby’s, SpencerStuart, Cleary Gottlieb et leurs innombrables acolytes. Seul l’ordinateur résiste. Le déplafonnement de l’ISF entre 1995 et 2003 a joué son rôle, en incitant de nombreuses familles historiques à vendre, bien plus que dans d’autres pays européens qui ont conservé une infrastructure d’acteurs nationaux. Ensuite, il ne vous reste plus qu’à recruter les meilleurs talents. Mais Paris est un lieu où le théorème de concentration s’applique à toutes les verticales sociales. Nous avons donc aussi une très forte concentration d’écoles, ce qui rend la tâche des recruteurs extraordinairement facile : pour recruter l’élite française, il suffit d’aller à Polytechnique, Centrale, Normale, voire HEC. Il n’y a qu’un seul pays en Europe qui expose sa jeune élite aux recruteurs d’une manière aussi simple, évidente, accessible et transparente. Si vous voulez conquérir l’élite allemande des Länder, avec votre vision du monde et votre imagination, vous devez vous rendre dans une quarantaine de villes : Dortmund, Nuremberg, Hanovre, Hambourg, etc. Aucun acteur anglo-saxon n’a fait cet effort à l’époque. temps. Je pense que c’est pour cela que c’est en Allemagne que s’est développé le seul cabinet de conseil mondial non américain, Roland Berger. Idem en Hollande, où ont par exemple survécu les grandes firmes Nauta Dutilh et Stibbe Sinon. e. En revanche, la France est conquise à Paris. Conquérez Paris et vous aurez la France.

Cette modernité importée est indiscutable en soi, elle a très vite propulsé la France dans les meilleures pratiques du marché, y compris dans les métiers cœurs de la Bpi aujourd’hui comme le capital investissement et les fonds de fonds. Sauf que la valeur de ces industries de services part souvent à l’étranger, via les dividendes versés aux maisons mères. Mais surtout, on ne comprend pas qu’avec elle, on se lance aussi dans l’imaginaire du fabless, et donc d’un début de renoncement industriel. Fascinés par le modèle londonien, nous ne voyons pas que l’urgence sera bientôt de sceller le front de l’industrie en province, déprimée par la mondialisation. Nous n’anticipons pas la bataille et nous sous-estimons les conséquences de l’Acte unique européen de 1986. Pour les dirigeants de ces années, le marché unique européen va au contraire renforcer l’industrie française en la « darwinisant », en lui mettant le sabre dans les reins. , la forçant contre son gré à devenir plus compétitive. Et tout le monde croit qu’elle réussira. La France — parce que c’est la France, infaillible — accomplira toujours son destin de nation industrielle…

Pour recruter l’élite française, il suffit d’aller à Polytechnique, Centrale, Normale ou encore HEC. Il n’y a qu’un seul pays en Europe qui expose sa jeune élite aux recruteurs d’une manière aussi simple, évidente, accessible et transparente.

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Dans quelle mesure cette géographie que vous décrivez a-t-elle évolué ? Et en quoi a-t-elle pu avoir un impact sur la politique industrielle française ? 

Heureusement, les choses ont changé. La France est beaucoup plus décentralisée aujourd’hui, les métropoles ont gagné en importance. Mais malgré tout, il reste l’idée que le grand imaginaire national est né à Paris. En Allemagne, on ne se doute pas que la grande imagination allemande naît inévitablement à Berlin ou à Hambourg. Si nous progressons, nous ne sommes pas encore parvenus à faire en sorte que se développe une sorte de « liberté d’imagination », alternative à celle qui naît ici dans l’agglomération parisienne. Ce qui veut dire que si on veut se réindustrialiser, il faut non seulement que la France le veuille — et il s’avère que toutes les métropoles et tous les territoires le veuillent — mais que Paris le veuille aussi.

Mais à Paris, l’industrie de province reste quelque chose de lointain. Seuls les grands groupes industriels sont dans la capitale, et leur empreinte industrielle est massivement hors de France. On le sait, l’industrie française compte 6 millions de salariés à l’étranger. La proportion de salariés à l’étranger par rapport aux salariés français de l’industrie française est 2 à 2,5 fois supérieure à la même proportion en Allemagne, peut-être 3 fois supérieure à la même proportion en Italie et 4 fois supérieure à la même proportion en Espagne. La France s’est développée industriellement hors de ses frontières.

Pendant des décennies, à chaque fois qu’il fallait créer une usine, la question ne se posait pas : il était hors de question de l’implanter en France, il fallait l’implanter à l’étranger. Dès lors, à Paris, c’est sur le pouvoir politique que repose aujourd’hui l’effort de reconstruction de l’imaginaire industriel, et c’est une tâche difficile. C’est pourquoi nous avons lancé le mouvement FrenchFab, avec son coq bleu, ses drapeaux, son hymne, à partir d’une communauté d’ambassadeurs militants en régions. L’industrie doit se mobiliser pour être un acteur visible et solide de notre démocratie. Nous sommes dans un monde bruyant où tout est joué par la voix.

La France s’est développée industriellement hors de ses frontières. Pendant des décennies, à chaque fois qu’il fallait créer une usine, la question ne se posait pas : il était hors de question de l’implanter en France, il fallait l’implanter à l’étranger.

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Sur le rôle des élites françaises, pensez-vous que la formation spécifique des élites françaises a joué un rôle dans la désindustrialisation ?

Le fléau était plutôt en puissance des effets de mode à la sortie des écoles, renforcés par le classement de Shanghai qui, on le sait, surpondère le salaire de sortie. D’abord en faveur des métiers de la finance, puis, pendant dix ans, des cabinets de conseil. Quand on voit la proportion de promotions issues d’écoles de commerce et d’ingénieurs qui partent dans le conseil pour ne pas avoir à faire de choix, c’est un problème, même si des groupes comme Capgemini ont entamé depuis quelque temps un pivot stratégique vers l’industrie. Bien sûr, l’industrie elle-même porte également une responsabilité, sous-estimant ce qui était nécessaire et ce qu’il reste à faire pour attirer les meilleurs. De grandes usines, de belles carrières et une belle histoire.

Et puis se mettre à la place des jeunes diplômés de l’époque. Ce sont alors les années Tony Blair, en contraste frappant avec la fin de la période Mitterrand. Nous avons eu un monarque malade et funèbre après quatorze ans de règne. Ensuite, il y a eu Blair, il y a eu les effets du Big Bang de Margaret Thatcher dans le sud de l’Angleterre, et aux États-Unis, il y a eu la Californie. C’était avant la deuxième guerre du Golfe. Les jeunes, je crois, avaient un profond désir d’être moderne, qui passait par une forme d’anglophilie. Ce n’était pas la première fois dans l’histoire des élites françaises. Entrer dans la finance, accepter d’aller à Londres se faire virer du lundi au vendredi à Paris, être tout le temps dans l’avion : pourquoi avons-nous accepté cela ? Ce ne sont pas les grandes écoles et leur formation qui nous ont amenés à cela. Il y avait tout simplement un désir sincère.

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Mais comment expliquer que le monde anglo-saxon ait exercé une telle attraction ?

Il pourrait en effet y avoir eu une forme de germanophilie, inspirée du Mittelstand, qui aurait poussé les jeunes diplômés à se tourner vers les métiers industriels. Mais l’Allemagne venait de se réunifier, elle n’allait pas très bien. Et puis on ne parlait pas sa langue et surtout, l’Allemagne n’a pas du tout cherché à initier la conquête idéologique de Paris au sujet de la prééminence de l’industrie. Il n’y avait pas un Allemand à Paris qui essayait de convaincre les Français de faire comme en Allemagne. Le seul mythe venu d’outre-Rhin était celui de la cogestion allemande, qui pourtant n’existe pas dans le Mittlestand, et qui avait inspiré les lois Auroux. En revanche, il y avait bien un parti idéologique anglais et américain très fort, qui créait un désir mimétique chez les jeunes. C’était une fête qui brillait de mille feux et qui payait bien.

La seule « contre-mesure » véritablement médiatisée et vocale au modèle anglo-saxon est venue, en fin de compte, d’une figure controversée. Robinet.

La seule « contre-mesure » vraiment médiatisée et vocale à ce modèle est venue, en fin de compte, d’un personnage controversé. Robinet. Vous pouvez penser ce que vous voulez de lui, mais il était un exemple d’homme du peuple, qui est sorti de nulle part et est devenu un entrepreneur dans l’industrie, de Wonder à Adidas.

Depuis la campagne présidentielle de 2012, le terme de réindustrialisation est redevenu très en vogue en France. Il est devenu une chose avec laquelle tous les hommes et femmes politiques sont obligés de composer. Est-ce une exception française ?

Non, le débat a lieu partout. Aux Etats-Unis, en Grande-Bretagne, en France, bien sûr, qui sont les trois grands pays désindustrialisés, mais aussi dans le reste du monde occidental. En 2019, Altmaier, le ministre allemand de l’industrie a publié un document de stratégie à long terme, comparable au plan chinois, dans lequel il proclamait que l’industrie allemande devrait accroître son emprise, au point qu’elle devrait passer de 20 à 25 % du PIB allemand. . Cinq points d’un PIB allemand qui est lui-même en croissance, c’est l’équivalent de toute l’industrie française. Cela est impossible à réaliser sans accélérer la désindustrialisation du reste de l’Europe. En fait, on entend l’inquiétude industrielle dans tous les pays, donc il y a une concurrence très forte entre eux. Les Espagnols, par exemple, ont mis en place des dispositions pour la simplification radicale des implantations d’usines. L’IRA américain est un changement d’époque et un retour au protectionnisme. Bref, tout le monde veut ses usines.

Historiquement, la France industrielle se situait dans le Nord-Est. Si le pays devait se réindustrialiser, quelle serait la géographie de cette France réindustrialisée ?

Il faut distinguer les grands bassins industriels, qui ont marqué la mémoire nationale, et l’industrie diffuse qui a toujours existé sur l’ensemble du territoire. Stendhal écrivait que dans chaque village de France il y avait une usine. Dans toutes les villes de France, vous avez des usines. Vous vous rendez dans une ville appelée Le Dorat qui possède une grande usine, aujourd’hui désaffectée, qui fabriquait de la céramique. Vous allez à La Châtre sur Loire, sur les rives du Loir, il y a une grande usine. Elle fabriquait les patchs, c’était l’Usine de l’ingénieur Rustin. Ils étaient partout et donc le traumatisme de la désindustrialisation est un traumatisme national. C’est pourquoi je dis que c’est vraiment une tragédie, parce que cela touche des centaines de milliers de familles dans leur identité généalogique profonde.

Il y a beaucoup de friches. Ils sont là où était l’industrie française, donc ils sont partout en France. Mais les grandes friches sont au Nord et à l’Est. Mais les nouveaux entrepreneurs du secteur, comme tous les Français, veulent être à l’Ouest. Nous avons un sujet ici. On commence à voir émerger une classe d’entrepreneurs industriels qui, tout en vivant à l’Ouest, donc en Normandie ou en Mayenne, ont des usines à l’Est parce que c’est là que se trouve la terre.

Un problème se pose : en France, les grandes friches se situent au Nord et à l’Est. Mais les nouveaux entrepreneurs du secteur, comme tous les Français, veulent être à l’Ouest.

Donc il n’y aura pas de translation du type industriel vers l’Ouest…

Il n’y a pas de terre, il n’y a pas assez de terre. C’est le problème qui va se poser pour la réindustrialisation de la France. Avec la fin de l’artificialisation des sols, il va falloir construire des usines verticales. Les élus auront un rôle considérable à jouer pour convaincre le quartier d’accepter le retour de l’industrie. Il y a un bel avenir pour les artisans de la réindustrialisation française qui devront concevoir des objets brillants, beaux, iconiques pour les territoires, et nativement décarbonés et électrifiés.

Cette question est un peu contre-intuitive après tout ce que vous avez dit, mais est-il absolument nécessaire de reconstruire un tissu industriel ?

On ne peut pas s’en passer. On ne peut pas imaginer une société française entièrement basée sur les services, à moins qu’elle ne devienne un Singapour-sur-Seine. Et là encore, il faut déconstruire le mythe de Singapour : même là-bas, STMicro possède une énorme usine de puces microélectroniques. Singapour investit des sommes massives d’argent public pour avoir de grandes usines. Je crois profondément qu’on ne peut pas simplement « faire société » sans industrie.

Il faut de l’industrie, parce que c’est une valeur ajoutée, qui représente beaucoup d’impôts. C’est l’équation économique de la productivité. La productivité vient de l’industrie. Au fond, je ne vois pas comment on peut financer un État-providence très profond, très riche, très généreux comme le nôtre, s’il n’y a pas de secteur secondaire.

De plus, elle emploie beaucoup de personnes qui, au fond, ont le savoir-faire de la main. Il y a beaucoup de gens qui ne sont absolument pas contents d’être devant des écrans avec des souris. Les professions cognitivement complètes sont dans l’industrie.

On ne peut pas imaginer une société française entièrement basée sur les services, à moins qu’elle ne devienne un Singapour-sur-Seine.

Ensuite, il est établi que la recherche privée vient de l’industrie. Les gros volumes de recherche et d’innovation privées proviennent de l’industrie. Sans oublier bien sûr la question de la souveraineté. Si nous voulons avoir notre autonomie de défense, nous devons accepter d’avoir un complexe militaro-industriel. Comme Israël, devenu une grande nation industrielle, a su se construire. Comme la Turquie, qui nous surprend aujourd’hui par la qualité de ses armes.

Au total, il ne s’agit pas d’être un physiocrate de l’industrie, ni de développer une forme de nostalgie, mais il faut rappeler une évidence : aucun pays ne peut prétendre à l’autonomie stratégique et à l’équilibre social sans industrie.

Dans votre livre, vous remarquez qu’un certain nombre d’initiatives prises au cours des dernières années ont permis « de stopper la désindustrialisation » tout en ajoutant qu’elle peut reprendre à tout moment. Quels facteurs pourraient favoriser une nouvelle phase d’industrialisation et quels sont les secteurs les plus fragiles aujourd’hui, ceux qui seraient les premiers concernés si jamais ce mouvement de destruction de l’industrie et donc de l’emploi industriel reprenait ?

En ce moment même, nous faisons face à un nouveau risque de désindustrialisation en raison de la crise des prix de l’énergie. L’industrie c’est l’énergie. Elle peut être plus ou moins intensive, mais il n’y a pas d’industrie sans énergie bonne et bon marché. Mais aujourd’hui, nous entrons dans l’inconnu. Nous ne savons pas si nous sommes ou non en train de passer à un nouveau régime énergétique qui serait un régime énergétique coûteux, mais il est bien clair que, dans ce cas, nous ne pourrons pas nous réindustrialiser. Toutes les raisons seront alors valables pour aller s’industrialiser aux Etats-Unis, où l’énergie est extraordinairement bon marché, ou en Asie, où elle l’est aussi.

Tous les États en sont conscients et donc tous les États prennent des mesures drastiques. Car aucun État ne veut aujourd’hui sacrifier son industrie. C’est politiquement impossible. En France, on a déjà vécu ça, et on connaît les conséquences à long terme sur le tissu social, familial, politique, identitaire, sur les valeurs même. Si nous ne voulons pas « bouleverser » nos démocraties européennes, nous devons tenir notre industrie. C’est le moment que nous vivons en Europe.

Mais supposons que nous résolvions ce problème et revenions à une énergie abordable, qu’est-ce qui pourrait empêcher la réindustrialisation de la France ? Notre manque de compétitivité, pas tant sur les prix, qui se sont ajustés, pas tant sur l’innovation, parce que nous avons une fertilité incroyable, mais sur notre compétitivité administrative. Tout doit être accéléré, d’où la loi de simplification en discussion au Parlement sur le photovoltaïque et l’éolien. Mais la question se pose aussi pour l’implantation des usines. Si on veut vraiment réindustrialiser, il faut simplifier. Il faut passer d’une administration policière à une administration de marché, ce qui implique de construire un consensus collectif. Aux Français d’être clairs sur ce qu’ils demandent à leur société : on ne peut pas vouloir réindustrialiser, décarboner et, en même temps, permettre aux associations de bloquer des projets pendant une décennie. Ce n’est pas possible.

Si nous ne voulons pas « bouleverser » nos démocraties européennes, nous devons tenir notre industrie. C’est le moment que nous vivons en Europe.

Pour le reste, le capital est là, les entrepreneurs sont là, l’innovation est là, les objets complexes qui peuvent être fabriqués en France sont là. Par exemple, jusqu’à présent, 100 % des sets de perfusion hospitaliers étaient fabriqués en Chine. Nous sommes en train de monter une usine qui fabriquera ces infuseurs au Havre. Idem pour la quantité d’objets.

À propos de ce changement de conditions économiques, le moment de forte confiance dans l’entrepreneuriat et les jeunes entreprises était-il selon vous lié à la période dont nous sortons : une période de taux d’intérêt bas voire négatifs, où beaucoup ont considéré que le capital était abondant et devait être orienté vers ces structures ? En plus de la hausse des coûts de production avec le coût de l’énergie, quel impact attendez-vous de ces changements liés à l’inflation et à la hausse des taux d’intérêt en termes d’investissement et de flux de capitaux ?

Il est vrai que nous essayons de créer une nouvelle classe d’actifs que nous appelons le « venture industriel ». Il s’agit essentiellement de l’application des méthodes de capital-risque à la jeune industrie. Le capital-risque consiste à envoyer un jet de capital à très haute puissance, à très haute température sur une surface limitée, pour faire monter une usine à toute vitesse. Elle se caractérise par la vitesse de croissance attendue. On soulève beaucoup, on « arrose » pour remonter le plus possible.

Cette méthode a été interdite à l’industrie, qui a été injectée avec un peu de capital avant d’être sommée de faire ses preuves et de revenir quelques années plus tard, avec un bénéfice positif. Cette différence de régime de traitement entre la jeune start-up numérique et la jeune entreprise industrielle, à qui cette méthode est refusée, est problématique. Mais si Elon Musk a démontré une chose, c’est que, jusqu’à un certain point, la méthode du capital-risque pouvait s’appliquer à l’industrie. C’est ce qu’il a fait : injecter des capitaux gigantesques pour faire monter au plus vite l’un des plus grands constructeurs automobiles mondiaux dont la valorisation boursière est aujourd’hui égale à la somme des valorisations des constructeurs automobiles européens.

Nous avons donc tout un dispositif dédié aux start-up industrielles, avec de nouveaux outils de capital-risque industriel. BPI France commence à investir directement, puis va financer des fonds privés pour qu’ils le fassent aussi. Nous y investirons du capital comme nous l’avons fait pour l’amorçage, comme nous l’avons fait pour la biotech, comme nous l’avons fait pour la medtech, comme nous l’avons fait pour le numérique ou pour le quantique.

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Ce qui est vrai, c’est que dans l’industrie, pour avoir des rendements corrects, il faudra des durées plus longues. On injectera peut-être beaucoup de capital, mais ça prendra beaucoup plus de temps : alors qu’on pensait partir à cinq ans, il faudra partir à neuf ans ; et quand on a pensé sortir à sept ans, il faudra sortir à douze ans. Mais plus il est long, plus le taux de rendement est faible. Cela obligera donc les investisseurs à accepter parfois des TRI inférieurs. Je pense qu’ils ont déjà commencé à l’accepter. Ils ont commencé parce que personne ne voulait descendre en dessous de 15 % dans le monde du capital-investissement alors que l’inflation était à zéro. Mais ils continuent à viser 15%, dans un monde d’inflation à 6%. En fait, ils sont plutôt 9 %. On voit bien qu’on ne peut pas faire la transition climatique en particulier, si on demande des taux de rendement de 15%. Il y a beaucoup de choses que vous ne pouvez pas faire avec un taux de rendement de 15 %. Je pense qu’il y aura une mise à jour à ce sujet.

Si Elon Musk a démontré une chose, c’est que, jusqu’à un certain point, la méthode du capital-risque pouvait s’appliquer à l’industrie.

Vous parliez tout à l’heure des effets de mode. L’un des termes qui a été balayé à l’époque des années 1970-1980 est celui de planification. Cette idée revient fortement aujourd’hui, notamment concernant la transition écologique. Comment vous positionnez-vous par rapport à cette idée de planification ?

Chez Bpifrance, notre conviction et donc notre méthode, qui est aussi la méthode israélienne, finlandaise, suédoise et californienne, est de favoriser l’émergence d’un écosystème favorable au business et à l’innovation. C’est souvent le terrain, plus que les jurys, qui montre la voie. On ne va pas dire à l’entrepreneur « cette année, on a décidé qu’on s’intéressait aux parapluies, tu n’es pas dans la catégorie parapluie donc c’est non ». Nous ne ferons jamais cela. En fait, nous finançons l’émergence naturelle d’idées. Cela représente environ 50% de notre activité. Les 50% restants sont les verticales de France 2030. Il y en a 47 : quantique, cloud, bio production…. Les 47 ont été décidés par une Commission qui s’est réunie, conduite par Benoît Potier, PDG d’Air Liquide, qui a abouti à une proposition de « spécialisation de la France ». Cela ressemble exactement au travail que les Japonais ou les Coréens ont fait à la même époque. Nous nous retrouvons dans tous les secteurs d’avenir. Nous recueillons des idées sur la base d’appels à projets.

Cela s’appelle-t-il de la planification par rapport à ce que nous avions dans les années 60 ? Non. Car si on était sérieux dans la planification, il y aurait par exemple un plan national connu de tous les Français, pour équiper toutes les villes moyennes de bornes de recharge. Il y aurait un plan national pour équiper tous les territoires en batteries rechargeables pour les usines des territoires.

Néanmoins, des projets existent : c’est le cas par exemple dans la filière hydrogène. Mais ils sont dispersés. Le grand plan où tout s’emboîte et où les choses se font dans l’ordre, n’existe pas. Par exemple, nous décidons de passer à des véhicules 100 % électriques en 2035 sans nous assurer que toute l’Europe sera équipée de bornes de recharge et sans nous assurer que nous aurons pu fabriquer des véhicules électriques à un prix abordable pour le bas de l’Europe. classe moyenne, ce que seuls les Chinois et les Coréens savent faire aujourd’hui. Sans s’assurer qu’il y aura assez de cuivre pour tout faire à la fois, le véhicule électrique, le bâtiment électrique, l’industrie électrique. La planification est quelque chose qui doit être pensé carrément, où des jalons sont définis qui s’emboîtent. Il s’agit de faire les choses dans l’ordre. Aujourd’hui, les choses ne se font pas forcément dans l’ordre. Le scénario par défaut de la transition climatique européenne est un scénario de transition désordonnée. Nous ne sommes même pas d’accord sur la liste des contradictions qu’il faudra résoudre pour avancer. On est donc très loin de la France des années 1960, et très loin de la Chine d’aujourd’hui. Reste que la planification écologique que le gouvernement met en place est une très bonne nouvelle.

Qu’est-ce qui est préférable entre la transition désordonnée et une planification ?

Je pense qu’il faut faire ses choix. Mettre de la planification partout, c’est risquer de tarir la créativité. Ce n’est pas profiter de la fécondité naturelle d’une société très moderne comme la France d’aujourd’hui, qui n’est pas du tout comparable à ce qu’était la France des années 1970. En revanche, il y a des secteurs qui doivent faire l’objet d’une planification sérieuse, notamment tout ce qui touche à la transition énergétique, de la production d’électricité aux batteries en passant par les bornes de recharge et les semi-conducteurs.

Dans un pays qui a perdu plus de 2 millions d’emplois industriels au cours des quatre dernières décennies, une brèche s’est créée dans la formation de l’emploi industriel. C’est quasiment une génération et demie qui manque, notamment dans les secteurs qui reposent sur l’apprentissage. Est-ce que cela ne va pas ralentir la réindustrialisation ?

Nous manquons déjà cruellement de main d’oeuvre. Quand on visite l’usine sochalienne de Stellantis, on entend toutes les langues du monde, mais pas beaucoup le français. Lorsque vous recherchez un très grand directeur industriel pour une grande entreprise industrielle, il y a de fortes chances que vous ayez du mal à le trouver en France. Sans immigration qualifiée, il sera difficile de réindustrialiser la France. La loi Darmanin-Dussopt traite actuellement de la question des métiers en tension.

Comment faire face à ce déficit de main d’œuvre ?

Ce que nous essayons de faire, c’est de convaincre des élèves d’écoles d’ingénieurs d’aller travailler dans l’industrie. Je leur dis que c’est là qu’ils feront leur plus belle carrière, que ça va être absolument excitant, parce qu’il y a une production « cambrienne » de nouvelles technologies en ce moment. Nous allons fabriquer des objets dont nous n’aurions jamais rêvé auparavant. Toutes les usines sont devenues des laboratoires. L’association de la plante avec les troubles musculo-squelettiques et la saleté est honnêtement terminée. Cela ressemble beaucoup plus à la cuisine d’un grand chef gastronomique qu’autre chose. J’y crois totalement et je le vois dans chaque usine que je visite : les gens sont fiers. Quand il y a une nouvelle machine, tout le monde est content. Il faut donc que les ingénieurs aient envie d’y retourner.

Toutes les usines sont devenues des laboratoires.

Nous avons redoublé d’énergie et d’action dans ce domaine, en créant un dispositif appelé VTE (Volontariat Territorial en Entreprise), qui est l’équivalent du VIE (Volontariat International en Entreprise), mais en France. On dit aux jeunes : « Il y a un pays extraordinaire dans le monde que vous ne connaissez pas : le vôtre. Tu connais la maison de ta grand-mère, tu connais ta ville, mais tu ne connais pas ton pays. Alors avant d’aller à Singapour dans un grand groupe, allez à Saint-Omer dans une PME ». Nous avons 500 VTE depuis 2 ans. Ils travaillent dans une PME pendant un ou deux ans en tant que bras droit du patron, ce qui augmente leur employabilité. Nous progressons. Même si les écoles ne privilégient pas forcément ce type d’emploi car leur classement repose en partie sur le salaire moyen de sortie, alors que l’industrie rémunère moins en début de carrière que les emplois de service.

Vous parlez des territoires et de Bpifrance, qui est un projet national, local, régional… Au-delà de la concurrence que vous avez évoquée, y a-t-il selon vous des synergies possibles entre les industries à l’échelle européenne ?

L’industrie européenne est une réalité. Nous sommes directement ou indirectement actionnaires de PME ou d’ETI françaises qui ont racheté des concurrents en Allemagne par exemple. Grâce à eux, nous sommes en train de construire de nouvelles ETI françaises en acquérant des PME européennes, au capital du capital investissement français. Ils comblent le fossé entre les pays. De plus, nous sommes actionnaires de grands groupes, et les grands groupes sont très souvent européens. Il y a donc beaucoup de synergies.

Mais reconnaissons que ce qui est important pour la France, c’est le siège, c’est l’ancrage. Car, quand on a un déficit commercial de 150 milliards d’euros, on ne fait que se rassurer en rapatriant les revenus des investissements qu’on a faits à l’étranger. Et ils sont très importants puisque nous avons complètement externalisé notre industrie. Vous ne percevez ces revenus en France que si votre bureau des impôts est en France. Si vous perdez le siège, c’est fini, donc vous perdez sur les deux tableaux – en balance commerciale et en balance des paiements. Bpifrance n’accepte pas de suivre lorsqu’on lui présente un projet européen dans lequel, au bout du compte, c’est la France qui perd.

Plus généralement, qu’est-ce qui vous distingue des autres acteurs qui sont du côté investisseur de la table dans l’économie française aujourd’hui, qu’est-ce qui vous distingue des acteurs privés ?

Nous sommes dans le même écosystème et sommes interdépendants. Premièrement, les acteurs privés sont financés par nous. Capital investissement spécialisé dans les PME, ETI, capital familial de long terme, actionnaires minoritaires de tous ordres et fonds de capital risque, nous les finançons. Nous sommes aujourd’hui présents dans 400 fonds. Nous y investissons 1,5 milliard d’euros chaque année. Et nous co-investissons directement avec ces fonds privés, pour augmenter leur portance et surtout réduire leur risque : nous sommes des réducteurs de risque.

Nous sommes des preneurs de risques.

Ensuite, on finance massivement l’innovation, ce que les banques privées ne peuvent pas répliquer, car c’est une dépense publique. Nous avons également développé une activité de conseil aux PME qui nous coûte un peu d’argent, mais qui est fondamentale. Nous comblons une lacune du marché parce qu’il n’y a pas de modèle d’affaires pour les cabinets de conseil pour les PME dans les territoires au niveau national. Nous réalisons 7 000 missions de conseil par an, nous avons créé 130 écoles d’entrepreneurs. Les autres banques ne le font pas et ne peuvent pas le faire.

Enfin, nous octroyons près de 10 milliards d’euros de prêts par an, en ayant toujours les banques à nos côtés. Nous les dérisquons en accordant des prêts non garantis, où nous ne prenons pas de garantie sur les actifs de l’entrepreneur. Les banques prennent toutes les garanties et nous intervenons de manière complémentaire.

Ce qui nous différencie, je dirais, c’est avant tout une approche particulière de l’entrepreneur. Une approche moins du risque — bien que nous prenions plus de risques que d’autres — mais surtout une relation avec l’entrepreneur souvent beaucoup plus constante dans le temps. Nous entrons dans une période difficile, et nos clients savent que nous ne les lâcherons pas. C’est une constante de Bpifrance car évidemment, nous avons des capitaux publics et une mission d’intérêt général très claire.

Cette mission se retrouve à tout moment dans l’interaction que nous entretenons avec nos clients. Nous voulons qu’ils réussissent et ils le savent. Je dis toujours que nous sommes des éditeurs d’entrepreneurs, et qu’ils sont nos « auteurs ».

Nous voulons que nos clients réussissent et ils le savent. Je dis toujours que nous sommes des éditeurs d’entrepreneurs, et qu’ils sont nos « auteurs ».

À dérisquer à ce point les acteurs privés, c’est quand même vous qui prenez du risque sur vous — donc, in fine, l’État. N’y a-t-il pas un moment où ce risque devient trop élevé ?

Non. Nous sommes également très rentables. Plusieurs milliards d’euros de bénéfices par an. Avec les mêmes contraintes prudentielles de la Banque centrale européenne que toutes les autres banques.

Je pense aussi que le risque est à la fois une réalité et une perception. Nous sommes dans un monde freudien, de psyché. Surtout dans les phases initiales, le risque est d’autant plus difficile à évaluer que le conservatisme, ou l’audace, sont des choses contagieuses. Je crois que lorsqu’un acteur comme nous travaille à réduire les risques d’autres investisseurs, tout l’écosystème est mis en mouvement. C’est le rôle d’un acteur public. Edmund Phelps explique cela avec justesse dans Mass Prosperity. Pour lui, la prospérité de masse signifie dynamiser les entrepreneurs : il en faut une partie de vitalité. Et pour y parvenir, il faut des acteurs qui diffusent une culture du risque, et qui permettent de la financer en rassurant tout le monde. Pour cela, il soutient qu’il faut créer des banques d’entrepreneurs publics qu’il appelle banques vitalistes. Depuis le 1er janvier 2013, je crois que c’est ce que nous essayons de faire. Une « banque psycho », en somme.