La chirurgie esthétique, plus belle à tout prix

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Quand le téléphone portable de Soumia sonne, le perroquet gris dans sa cage répond par un « bonjour ! » boom. Au dixième étage d’un immeuble de la Cité Bellevue, dans le 13e arrondissement de Marseille, le trentenaire rit comme un enfant. Dans ce salon pimpant, peint en rouge et gris, deux cages trônent dans deux angles. Blonde aux cheveux longs, aux sourcils noirs arqués et à la bouche rose tendre, Soumia sourit : « Moi, je marche sur le kif. Le perroquet en est un. « La chirurgie esthétique aussi.

De son balcon, un panorama impressionnant révèle les complexités de l’urbanisation marseillaise au cours des cinquante dernières années. Les collines, encore vertes par endroits, voient coexister des noyaux villageois, des zones suburbaines et des condominiums complets avec des tours qui y poussent à la rigueur pour accueillir les résidents au nord de la ville.

Ces quatre arrondissements, les 13e, 14e, 15e et 16e, concentrent un tiers des 860 000 habitants de Marseille et la plupart de ses maux structurels. Ici, le taux de pauvreté dépasse 45 % dans de nombreux grands ensembles, tandis que le chômage, notamment chez les jeunes, peut atteindre 50 %. Ici, de nombreuses villes sont contrôlées par des réseaux de trafic de drogue.

Chez Soumya Maatala dans la commune de Bellevue, dans le 13ème arrondissement de Marseille. / YOHANNE LAMOULERE Pour La Croix L’Hebdo

Soumia est née dans le 14ème arrondissement, dans un quartier très populaire. Assis sur un dossier blanc, il tend une photo de lui. Souvenirs habituels d’adolescence marseillaise : pique-niques sur la plage, baignades entre amis et joyeuses réunions de famille. Sur ce cliché, Soumia est brune et belle. Elle a un buste plus petit, des cuisses plus rondes. Pas tout à fait pareil, pas du tout. Sous le chapeau en cuir coloré, il a souligné d’un coup d’œil l’évidence : « Hé, ça change ! »

« L’opération est le pouvoir de devenir qui vous voulez être. »

Ses premières opérations ont débuté en 2014. Pas à Marseille, où les prix à l’époque étaient trop élevés pour lui. Elle s’est rendue en Tunisie pour trois interventions : pose d’implants mammaires, liposuccion de la hanche, de la cuisse et du genou, puis un lifting brésilien, c’est-à-dire la réinjection d’une partie de sa propre graisse dans les fesses. Il a dépensé 4 800 € pour ce premier voyage.

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Deux autres séjours suivront : remplacement de prothèse mammaire et un autre prélèvement de graisse. Aujourd’hui, la Marseillaise porte sous sa combinaison en jean un grand bonnet D, des cuisses lisses et des fesses galbées. « L’opération est ma seule joie. C’est le pouvoir d’être qui vous voulez être, d’être d’accord quand vous vous regardez dans le miroir », dit-il.

Marilyn peint sa bouche

Aimez-vous mieux. Aimez-vous simplement. Leila utilise également cette expression. Cheveux coupés platine, sourire dévastateur, pure détermination. « Je ne veux pas qu’on me marche sur les pieds ! Je suis une femme de tempérament. Mais, contrairement à ce à quoi je cède, je ne me suis jamais aimée », a-t-elle prévenu. Ceci pourrez vous intéresser : Bien-être animal… parlons bien-être animal. Elle avait 56 ans, beaucoup moins. portait une veste vermillon, barbouillé de rouge à lèvres sur les lèvres, puis aller travailler. Leila est une employée de la ville. Cette fonction, elle en parle avec fierté. Comme son intervention plastique.

Leila portait une veste vermillon et barbouillait ses lèvres d’un rouge assorti. / YOHANNE LAMOULERE Pour La Croix L’Hebdo

Chaque année, ils sont de plus en plus nombreux à recourir aux interventions chirurgicales et à la médecine esthétique. La femme du secteur le plus en vogue de Marseille qui a poussé la porte du placard du chirurgien le mieux classé. Le docteur Christian Marinetti est dans la très chic rue Paradis. Moulures, cheminées en marbre, fresques aux plafonds, reproductions de Miró et parquets point de Hongrie accueillent les patients.

« En fait, nos activités se sont démocratisées et diffusées dans la population. Il y a eu, oui, une opération urbaine explosive. Et on voit maintenant de plus en plus de femmes de ce milieu, d’origine africaine, maghrébine, voilées ou non », a souligné le chirurgien de renom.

Devant le centre culturel, situé entre le boulevard et la ville de Consolat, Leila s’est assise sur un muret, pour profiter d’un soleil d’automne. Un collègue est passé et a crié « Hey Marilyn ! « . « Poupupido ! répondit sa voix chaude et râpeuse. Sur ses ongles prunes, Leïla comptait. Dix doigts ne suffisaient pas.

« Je comble un vide émotionnel, c’est évident. Je sais que tout vient de mon père… »

Triple liposuccion abdominale, lifting et pose de prothèses mammaires, remplacement de prothèse PIP, liposuccion du dos, des cuisses, des genoux, de la culotte de cheval, fils tenseurs (depuis retirés) pour compenser l’affaissement du visage, blépharoplastie (chirurgie des paupières)… Sa mère, sa sœur, lui trois garçons, ses amis lui disent probablement qu’elle est belle comme elle est, ce qui n’aide pas.

Son besoin de se valoriser remonte à l’enfance. Dans cette famille de neuf personnes, face à un père très strict, Leïla peine à trouver sa place. A 14 ans, il est placé dans une maison à Perpignan. Une prison sans nom, où Leila s’est perdue. Alors il a mangé. Du pain, du fromage, tout ce qu’il trouvait, qu’il mangeait en cachette la nuit. L’habitude est encore éveillée aujourd’hui. La boulimie qui a suivi et ces trois grossesses l’ont fait grossir.

En 1997, après un anneau gastrique, il a perdu 45 kg. Depuis, les interventions se succèdent. Entre recherche de bien-être physique et soutien émotionnel. Il trouverait toujours quelque chose à répéter, analyse-t-il : « J’ai comblé un vide affectif, c’est évident. Je sais que tout cela vient de mon père, de mon envie de me faire plaisir et sans doute de vouloir lui plaire aussi. »

A la Clinique Phénicia, à Marseille. / YOHANNE LAMOULERE Pour La Croix L’Hebdo

En 2001, le docteur Christian Marinetti fonde, avec le médecin anesthésiste, le docteur Bernard Dupont, la clinique Phénicia, dans une rue calme du 5e arrondissement. Le bâtiment de 3 500 m², avec huit blocs opératoires et une quinzaine de chambres d’hôpital (dont plusieurs VIP, avec discrétion garantie).

« Au fil des ans, on a vu arriver des populations moins aisées. »

Le hall d’entrée spacieux respire le luxe et la sérénité. Sur un fauteuil en cuir rouge, juste devant une plaque répertoriant les différentes spécialités qui y sont pratiquées, un écran de télévision vante les mérites des méthodes employées. Acide hyaluronique, toxine botulique, mésothérapie (injections), « body contouring » (traitement de la silhouette par radiofréquence et ultrasons)… Le langage lui-même, où un néophyte peut se perdre, tant les techniques et les propositions évoluent à un rythme léger.

A l’ouverture, le duo fondateur s’adressait clairement à une clientèle aisée. « Au fil des ans, on a vu arriver des populations moins aisées. Nous avons également ajusté nos prix en fonction de cette clientèle de patients », a déclaré le Dr. Dupont souligné. Vingt ans plus tard, la plus grande clinique de beauté de la ville ne se dérobe pas à ce nouveau marché, qui n’est pas sa cible principale ; représente désormais près de 40 % de ses 1 800 interventions annuelles. L’anesthésiste a ajouté : « C’est aussi une population qui, à juste titre, se demande : mais pourquoi pas moi ? »

« Tant que j’y étais… »

Mallaury est une femme pressée. Il a arrêté sa petite voiture bleu nuit dans une rue du 13e arrondissement et attrapé une tranche de pizza au snack du coin. A 34 ans, cette Marseillaise grandit tout près, à Sainte-Marthe, La Viste et Les Cèdres. C’est là que travaillent aujourd’hui ces infirmières libérales. Un Mistral colérique et énervant faisait flotter ses cheveux blonds. Il s’est précipité dans une petite résidence, puis a jeté un lourd trousseau blasonné d’un porte-clés Louis Vuitton sur son bureau immaculé.

Mallaury, dans le 13e arrondissement de Marseille. / YOHANNE LAMOULERE pour la Croix de L’Hebdo

L’infirmière a foulé pour la première fois le tapis de la clinique Phénicia en 2012. Quatre ans plus tôt, elle avait pratiqué une liposuccion des hanches et de l’intérieur des cuisses en Tunisie. Les résultats ne lui convenaient pas, les chirurgiens ont laissé deux « bananes » sous ses fesses, qui ont été partiellement absorbées par le praticien marseillais.

«Et pendant que j’étais là-bas, il m’a soulevé partout – ventre, cuisses, poignées d’amour, mollets. Une fois que vous vous êtes endormi, eh bien, vous feriez mieux d’y aller ! « , a-t-il expliqué en riant. Suivait enfin la dernière liposuccion des bras et des cuisses, pour accompagner son mari à subir une rhinoplastie (rhinoplastie).

Entre ses patients et sa vie de mère de jumeaux, Mallaury a beaucoup couru. Sur son smartphone, il fait défiler ses photos de mariage. Resplendissante dans sa robe blanche ornée de fines dentelles. « Je bouge, je fais du sport, je porte une combinaison choc ! (Il rit.) Mais cette solution existe, alors pourquoi l’ai-je omise ? Il a demandé.

« C’est un sacrifice que je suis prêt à faire, tant que mes enfants ne manquent de rien. »

Le couple ne se vautre pas dans l’or, le partenaire est à la recherche d’un emploi. Mallaury estime avoir dépensé environ 10 000 € pour l’opération : « J’économise pour ça au lieu de tout ranger ! Gros budget, hein. Un sacrifice que je suis prêt à faire, tant que mes enfants ne manquent de rien. »

Soumia a sorti son deuxième perroquet de sa cage. Il a un pelage vert clair. Nichée sur son épaule, elle est prête pour un jeu de selfies et penche docilement la tête, comme sa maîtresse, vers le téléphone. Soumia était agacée par la balle que le chirurgien tunisien lui avait laissée sous la cuisse droite ; elle le suppliait depuis des mois de le lui prendre. Ce n’était pas clair, mais il venait juste de voir ça. Comme une bosse là, à peine visible sur son nez.

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La trentenaire aux longues mèches blondes ne cautionne pas ce profil qu’elle compte perfectionner. Du bout des doigts, au ras de ses extensions de cils qui la faisaient ressembler à une biche, Soumia recula légèrement les yeux. Peut-être qu’il retrouvera ses paupières aussi.

Tour à tour agent de stérilisation, aide aux handicapés, vendeuse, employée au poste de tri, la jeune femme avait cumulé plusieurs jobs ces derniers mois. Ne pas avoir beaucoup d’argent ne devrait pas être un obstacle pour se sentir bien, a-t-il souligné. Il serra sa ceinture. Mais a aussi souligné sa « fierté de pouvoir en avoir les droits ».

Chez Sahila, au centre-ville de Marseille. Shéhérazade et Bakhta. / YOHANNE LAMOULERE Pour La Croix L’Hebdo

Le docteur Christian Marinetti sortit du bloc opératoire en enlevant le bonnet de papier bleu qu’il y avait mis. Les revendications des femmes des milieux populaires ne sont pas différentes des autres. Les quatre premiers – nez, seins, ventre, liposuccion – sont restés les mêmes, avec parfois, assurent les chirurgiens, un désir plus flashy.

« Il y a aussi chez certains, évidemment, des expressions de revanche sociale »

C’est sans doute le changement qui l’a le plus surpris : alors que son client traditionnel exigeait la fameuse « french touch », cette opération invisible, en revanche, ce nouveau patient a réalisé une intervention plus visible. « Pour certains, il y a une expression évidente de revanche sociale », analyse le docteur Marinetti. Assistante sociale dans le quartier nord, Katia s’étonne de voir que la chirurgie est parfois vécue comme un signe de richesse : « Certains portent leurs lèvres charnues ou leurs implants comme s’il s’agissait d’un sac Vuitton. »

Leila a fouillé dans son sac noir recouvert de tampons Prada rouges et s’est moquée du faux à 25 € acheté en Italie. Il porte des lunettes épaisses en écaille de tortue qui le font ressembler à un homme d’affaires et trouve enfin son téléphone portable. Il recherche des contacts de copines qui, comme lui, nous font des opérations. Il est si mauvais. « Cette opération n’est pas réservée qu’aux riches ! Après ça, on se sent sur un pied d’égalité avec les gens qui ont beaucoup de pognon », a-t-il dit.

Chez Monia, dans le 15ème arrondissement de Marseille. / YOHANNE LAMOULERE Pour La Croix L’Hebdo

A l’institut Monia, au coeur de l’avenue de Saint-Louis dans le 15e arrondissement, Julie entame sa cinquième séance de lifting colombien. Deux ventouses transparentes ont littéralement aspiré ses fesses pendant 45 minutes pour les soulever et lui donner un nouveau volume. Angélique a glissé sa main sous la lampe UV; elle y vient toutes les trois semaines pour ses ongles. Cette fois, elle a choisi des tons champagne et kaki. Il y a deux mois, avec un héritage laissé par sa grand-mère, elle a payé 5 000 € pour une plastie mammaire.

« Avant, pour être belle, il fallait être grande, blonde, mince. »

La chirurgie n’était plus un tabou, pas du tout honteux dans le quartier nord, dit cette beauté trentenaire. Angélique se réjouit également de voir émerger un nouveau canon de beauté auquel elle s’identifie plus facilement : « Avant, pour être belle, il fallait être grande, blonde, mince. Maintenant, on peut aller plus petit, bronzé, voire rond, avec de vraies formes ! »

Cette nouvelle féminité a son propre empire : les réseaux sociaux et la télé-réalité. Et les icônes : les sœurs Kardashian, surtout Kim avec sa taille fine, parfois corsetée, encadrée par une poitrine luxuriante et des hanches volumineuses. Dans les murs élégants de la clinique Phénicia, 60% des clients ont moins de 44 ans et 20% ont 18-24 ans. Des clientes hyper connectées qui contemplent chaque jour, comme dans le miroir, des tutos maquillage, des choix vestimentaires, des changements physiques et des chirurgies pratiquées par des starlettes.

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Maeva et Jessica

Dans son cabinet, le docteur Dupont a ouvert un compte Instagram Maeva Ghennam. A 23 ans, le natif du quartier nord est l’un des piliers de l’émission de télé-réalité « Les Marseillais », diffusée sur la chaîne W9. L’anesthésiste fait défiler les photos et récite d’un air de connaisseur : injections lèvres et menton, prothèses mammaires, rehaussement pommettes, prothèses fessières, rhinoplastie, liposuccion abdominale…

Capture d’écran du compte Instagram de Maeva Ghennam. /capture@maevaghennam

Loin de s’en cacher, la jeune femme dévoile sa transformation complète. Des lèvres extrêmement gonflées, des seins défiant la gravité, des fesses super rondes. Maeva Ghennam est un phénomène que tout le monde à Marseille connaît. Il a même été célébré dans l’un des titres du collectif 13 Organisé, lancé par le rappeur marseillais Jul, qui a remporté un franc succès.

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Les enfants adorent son physique extraordinaire et son sens de l’humour sans fin. Par un samedi ensoleillé d’octobre, elle a lancé sa marque de cosmétiques, Maeva Ghennam Beauty, en ouvrant une boutique éphémère près de la plage ; il n’a fallu qu’un seul appel sur Instagram pour que plusieurs centaines d’adolescentes possédées se présentent.

A l’instar d’une autre Marseillaise, Jessica Thivenin, qui documente sa pose d’implant fessier en temps réel sur Instagram pour ses 5,8 millions de followers, Maeva Ghennam rend compte à ses 2,7 millions d’abonnés de ses visites chez le chirurgien. … Sur Facebook, ce dernier utilise une photo de réponse d’une jeune femme pour en faire la promotion.

Capture d’écran du compte Instagram de Jessica Thivenin. / attrape @jessicathivenin

Sur Snapchat ou Instagram, certains chirurgiens plasticiens utilisent des surnoms ou des hashtags évocateurs – #DrBeauty ou #BoobsTiful (littéralement, #BeauxSeins). « Quels clients pensez-vous qu’ils ciblent ? demanda le fondateur de la clinique Phénicia avec un sourcil levé ironique.

Un de ses collègues s’est interrogé sur l’éthique mise à mal par les opérations constamment minées du réseau. Mais il en convient, au lendemain de publications de ce genre émanant d’influenceurs ou de personnalités de l’écran de télévision, le nombre d’appels téléphoniques à son bureau s’est envolé.

Excès certaines jeunes filles répondent au désir de consommation excessive. Comme posséder une voiture puissante ou des bijoux de créateurs. Dans ce milieu, au-delà des différences insondables, deux populations coexistent.

«Vous avez une consommation plus visible, plus de commerce bling-bling et lié à l’argent. »

« Vous avez des gens qui sont très pauvres, qui souffrent d’un mal-logement, qui sont au chômage et qui sont très, très loin de penser à ce genre de dépenses, a déclaré un militant associatif. Mais vous avez aussi, c’est vrai, une consommation plus ostentatoire, plus bling-bling, associée à l’argent du trading. Il y a des jeunes femmes qui sont clairement prises en charge par des hommes dans le réseau (trafic de drogue, ndlr). Les épouses de cordonnier (dealers, ndlr) sont toutes arrangées avec l’argent de la drogue. Plus ça se montre, mieux c’est, d’ailleurs… » Nadia avoue candidement que son ancien compagnon, « qui est un peu voyou », lui a payé cash une plastie mammaire de 5 000 € chez un praticien connu, sans quoi elle a trouvé à redire à il.

Mallaury a terminé sa pause déjeuner. L’infirmière a dû se rendre auprès de la patiente et fermer la porte de son bureau qui a été secouée par le vent. Lors de ses visites, on lui demandait constamment si elle faisait ses propres injections d’acide ou de Botox. Cela le fit sourire.

Chez Sahila, au centre-ville de Marseille. Shéhérazade et Bakhta. / YOHANNE LAMOULERE Pour La Croix L’Hebdo

Dans son institut, très proche de la préfecture, Sahila Boudalia rit moins souvent. Dans ce long salon, plusieurs jeunes filles s’affairaient autour de la table où étaient couchés les clients. Sahila, esthéticienne depuis 2006, est également formatrice. Elle enseigne la technique Hyaluron Pen, une injection alternative d’acide hyaluronique via un stylet, pour augmenter le volume des lèvres.

Elle n’est pas esthéticienne. Néanmoins, ça « piquait ». « Rien de ce que je fais n’est légal »

« Le quartier nord est un marché en croissance constante : tant en termes de clientèle que de demande de formation », résume le professionnel. Cependant, un partenaire soucieux de doubler l’offre ne fait pas toujours attention à la réglementation et aux risques supportés par le client. De plus en plus de femmes créent leur propre entreprise. De Boncoin à Instagram, de Facebook à Snapchat, leurs publicités sont écrasantes. Elles reçoivent à l’appartement ou se déplacent jusqu’à leur domicile pour des séances de gommage, de lifting colombien, d’injections, réclamant des « formations » qui, pour certaines, ne durent que deux jours.

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Au besoin, Leïla pousse la porte de Sophie (1). Un appartement comme le 14e arrondissement de Marseille, entre collines crayeuses et villes rudes, compte des milliers d’appartements. Sophie n’est pas esthéticienne. Néanmoins, ça « piquait ». « Rien de ce que je fais n’est légal », prévient la Marseillaise de 43 ans. Mais Leila a la foi.

Environ une fois par an, elle achète des fournitures à la pharmacie pour ses injections. L’acide hyaluronique est disponible sans ordonnance. La Pharmacie du Grand Littoral, le centre commercial du quartier nord, assure avoir toujours en stock plusieurs marques et différents poids moléculaires en fonction de la localisation corporelle choisie. Pour les lèvres, nous recommandons Stylage Lips à la lidocaïne. Comptez environ 70€. Pour le Botox, c’est autre chose. Il n’est vendu que sur ordonnance médicale. Mais les habitués connaissent une pharmacie marseillaise qui livre sans ordonnance.

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Sois belle, ne te tais pas

Pour l’injection, Sophie a pris 100 € en espèces. Quadra apprend sur le tas. Il se poignarde de temps en temps. Et aussi piqué Kelly (1), sa fille. L’étudiant de première année en psychologie a reçu sa première injection d’acide hyaluronique en juillet, juste avant ses 18 ans. C’est une jolie adolescente aux cheveux noirs, maintenant fière avec une bouche plus épaisse, dont la lèvre supérieure efface presque l’arc de Cupidon.

Comme les filles de son âge, Kelly suit la métamorphose assumée de Kylie Jenner (une autre sœur Kardashian) ou regarde « Les Marseillais » à la télévision. « Pas nécessairement une influence directe. Je n’essaie pas de leur ressembler. Mais ces gens nous ont montré que c’est possible et accessible », a glissé la voix fluette de celui qui s’apprête à subir une rhinoplastie dans les plus brefs délais.

« Je refuse parfois des filles de 14 ans. Et parfois, ils sont accompagnés de leur mère ! »

Comme pour Kelly, sa sœur ou nombre de ses connaissances, l’augmentation du volume labial – par aspiration, injections ou Hyaluron Pens – se fait de plus en plus tôt. « Ça devient incontrôlable. Parfois, je refuse des filles de 14 ans. Et parfois, elles sont accompagnées de leur mère ! », agace une esthéticienne professionnelle. , 22 et 26 ans, allez la voir. Encore jeune, avoue-t-elle, mais tant que « les résultats restent naturels », un quinquagénaire pimpant s’en fiche.

Avec des mouvements subtils, Leila a lissé ses yeux fermes avec un maquillage permanent. Leïla est musulmane, comme Soumia et Mallaury. Luna, qui a tatoué ses longs sourcils bruns et envisage de futures injections « même si c’est un péché », est juive. Angélique est catholique. Personne n’a vu de contradiction entre ses convictions et son désir de changement.

« Ici, la chirurgie, c’est un peu une mutinerie. »

« Moi, j’ai fait le ramadan, pose Soumia. Et quand je suis revenu dans la ville natale de mes parents, près de l’Algérie, je me suis enveloppé. C’est normal, je suis honoré. Après tout, tout est entre Dieu et moi. Il m’acceptera comme je suis… »

L’idéal féminin de Leila ? Actrice Sophia Loren, il a répondu. Femme belle et forte. Leila se bat pour sa liberté. Le mot apparaissait souvent dans sa bouche bordée de rouge. La liberté, oui. C’est-à-dire contre les hommes qui, à commencer par leur père, ont voulu ou veulent encore dicter leur comportement. Cela étant la maîtresse de son destin. Cela persiste « alors qu’on nous dit constamment de ne pas se maquiller, de ne pas se parfumer, de ne pas s’habiller comme ci ou comme ça ! », s’est-il agacé. A l’aise dans des baskets noires brodées de rouge, Leila persiste : « Ici, la chirurgie, c’est un peu une mutinerie. »

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Entretien avec Anne Gotman, sociologue, directrice de recherche émérite au CNRS

Anne Gotman, sociologue. / Emmanuelle Corne

La Croix l’Hebdo : Avez-vous constaté l’augmentation du recours à la chirurgie esthétique chez les femmes issues des milieux populaires ?

Anne Gotman : Oui, bien sûr. De plus, les médecins ont assuré que les femmes, parfois d’origine très modeste, cassaient la banque pour cela. A Marseille, où l’exposition corporelle est très répandue et fait partie du mode de vie, c’est clairement un sujet qui suscite un grand intérêt.

Dans votre livre (2), vous citez un médecin brésilien expliquant que la chirurgie esthétique est « une forme populaire de vœu », est-ce aussi le cas ici ?

A.G. : Je pense que oui. La chirurgie fait partie de la technique de valorisation de soi de l’individu. C’est le moteur de l’image de soi, l’espoir de la gloire. Nous l’utilisons pour être recherchés, dans l’espoir d’entrer dans notre groupe de pairs.

Notamment via les réseaux sociaux…

A.G. : Ils ont un rôle clair. Si l’on prend l’exemple d’une photo retouchée (grâce aux filtres sur Snapchat ou Instagram, ndlr), on voit bien qu’on assiste, comme à une dissection, à une image artificielle de soi. Lorsque les adolescentes suivent des tutoriels de maquillage, cela nous parle de leur souci de la conformité. Lorsque des parents proposent des injections à des jeunes filles dès l’âge de 16 ou 18 ans, cela tend à devenir une « désubjectivation » ou une « objectivation » du corps : non plus un corps tel que je le perçois, mais un corps tel que les images extérieures le transmettent. . répondez moi plus tard. En voyant constamment des images, en vous voyant constamment comme des images, vous quittez votre corps.

De nombreux adolescents sont également influencés par la télé-réalité. Est-ce un miroir déformant que nous leur tendons ?

A.G. : D’une part, oui. Parce qu’on leur vend du rêve. Là, pour une fois, on leur a dit : « Entrez dans le monde de la célébrité, devenez une personne par image. « C’est aussi un prolongement du concours de beauté, car le monde de la compétition s’y ajoute. Mais les effets peuvent être dévastateurs.

Les jeunes filles qui vont se faire opérer y « souscriront ». Et cela peut être pathologique. Il ne s’agit pas tant de rattraper des défauts que de rattraper un manque d’idéal, de jeunesse, de confiance en soi… On entretient une image idéalisée de soi et dès qu’elle est partie, saute !, un peu bistouri.

Alors la chirurgie est-elle un moyen de se faire accepter par les autres ?

A.G. : C’est une affirmation de soi au carré ! Je vais revendiquer mes standards, me faire. On note également l’émergence de nouveaux canons de beauté. Nous ne sommes plus chez Nicole Kidman (grande, très mince, blonde, ndlr). La chirurgie esthétique tend vers le type « blanc », mais au fil des ans, nous avons vu une demande pour ce que j’appelle la chirurgie « ethnique ». Avec un cul très rond, par exemple, qui est importé directement du Brésil.

Cette modification corporelle pourrait-elle aussi prendre la forme d’une vengeance sociale ?

A.G. : Eh bien, ça en fait partie : « Ce n’est pas qu’un truc riche ! C’est comme porter une marque de luxe. Comme nous le savons, de nombreux articles de marque coûteux sont achetés par des personnes qui n’ont pas nécessairement des portefeuilles très remplis. C’est la même chose là-bas ! C’est une consommation comme une autre, au fond. Bien sûr, il y a des gens que la chirurgie sauve, mais quand elle devient à la mode, elle contribue à l’artificialisation et à la marchandisation des corps. Cependant, comme le dit une étude américaine, un bon corps est ce que nous oublions. Là, c’est elle qui nous la rappelle toujours, qui est obsédée par nous.

(1) À sa demande, son prénom a été changé.

(2) Identité au scalpel. Chirurgie esthétique et individuelle moderne, Liber, 298 p., 25 €.

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