« Le bruit des roquettes reste dans la tête » : le récit bouleversant d’un médecin français en Ukraine

Written By Sara Rosso

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De ses voyages de retour en Ukraine, Arsène Sabanieev n’a pas ramené beaucoup de souvenirs. Le tout tient dans un sac militaire kaki, sur lequel est inscrit un nom au feutre noir, en ukrainien. « Le Français », traduit avec le sourire ce médecin lillois, né à Kiev et débarqué en France à l’âge de 10 ans. « C’est comme ça qu’on m’appelle dans le domaine. Tout le monde a un surnom : il y a « Le dentiste » qui exerçait ce métier avant la guerre ou « Le Seigneur » qui peut presque tout faire », nous montre-t-il en montrant les trophées de la sa guerre sur le terrain. table de salon. Le sac contient de petites broderies représentant le drapeau ukrainien, des gants, des insignes militaires, ou encore des rubans Saint-Georges orange et noir – symboles de soutien à la Russie – trouvés sur des chars ennemis et des sacs à dos abandonnés. « Qui, si on le prend directement dans le ventre, ça va exploser », raconte le trentenaire en sortant du sac de lourds éclats d’obus ramassés sur les lieux de plusieurs explosions. « Et cela pourrait être très utile sur le terrain », ajoute-t-il en désignant un sac mortuaire, encore intact dans son sac plastique.

Drapeaux ukrainiens, boucliers, éclats d’obus russes… Souvenirs de guerre du Dr Sabanieev.

Pendant six mois, ce folklore militaire et ces objets de guerre ont fait partie intégrante du quotidien du Dr Sabanieev. Anesthésiste-réanimateur pour le groupe des hôpitaux de l’Institut catholique de Lille, il n’a pas hésité une seconde avant de s’engager en Ukraine. « Je savais qu’ils auraient besoin d’aide médicale là-bas. Je ne pouvais pas l’aider. » Mais fin février, alors que la guerre venait d’éclater, le chaos environnemental a rapidement freiné les ambitions du trentenaire. « Les frontières étaient fermées, personne ne savait exactement ce qui se passait, où aller, s’il était possible de pratiquer directement sur le terrain ou non », se souvient-il. Durant les premières semaines du conflit, Arsène s’est alors donné pour mission de récolter des milliers d’euros de matériel médical auprès des hôpitaux de la région et de ses collègues médecins, avant de traverser la moitié de l’Europe en ambulance pour les emmener dans les hôpitaux de Kiev.

L’initiative risquée lui a même valu la visite des renseignements généraux, qui lui ont posé avant son premier départ une série de questions sur ses achats, sa carrière et ses objectifs en Ukraine. « C’est normal : tant de jeunes aux profils psychologiques douteux sont partis précipitamment à ce moment-là, sans savoir dans quoi ils s’embarquaient… Ils ne m’ont pas dérangé plus que ça, je suis médecin. Je n’avais rien à faire avec ça. Se cacher. Dans l’hôpital où il travaille, ses supérieurs lui apportent un grand soutien financier et professionnel, lui permettant de s’absenter plusieurs semaines sans perdre son salaire fixe. Son partenaire aussi est compréhensif. « Elle était très inquiète, mais je ne lui ai pas laissé le choix. C’est tout, je n’ai pas pu l’aider. » A chaque aller-retour, l’anesthésiste séjourne dix jours dans la capitale de l’Ukraine, propose son aide à ses confrères, puis rentre en France. « Même s’ils travaillaient déjà de manière dégradée, les établissements ukrainiens n’avaient pas besoin de mes compétences alors, ils ne pouvaient pas m’intégrer comme ça dans leurs équipes. Ce qu’il fallait à l’époque, c’était le matériel le plus adapté et des ambulances armées. »

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« Aucun salaire et aucune garantie »

Mais en avril, Arsène n’en peut plus. Pour secourir directement les blessés du front, il a décidé de se rapprocher des Hospitaliers, un bataillon médical de volontaires créé depuis 2014 et la guerre du Donbass par la députée ukrainienne Yana Zinkevych. Le rattachement à cette organisation, liée localement à des unités militaires ukrainiennes mais ne faisant pas officiellement partie de l’armée, permet notamment au médecin de ne pas s’engager pendant toute la durée du conflit. « Je savais que passer par des structures officielles comme l’armée ou la médecine civile, serait un procès administratif. Là, tu arrives, tu ne signes aucune quittance, tu suis le mouvement et tu peux partir quand tu veux. » Le médecin passera deux mois avec eux à partir de mai, entrecoupés d’une semaine en France. Sur le même sujet : Ramadan 2022 : une série de conseils sanitaires illustrés contre le Covid-19. Une liberté précieuse, qui comporte cependant certains risques. « Il n’y a pas de salaire, pas de garantie. Quand je suis arrivé, ils m’ont seulement demandé si j’avais des tatouages ​​pour pouvoir identifier mon corps si nécessaire », raconte Arsène en regardant ses bras. Au dos de son poignet droit, un grand trident, les armoiries de l’Ukraine, est tatoué à l’encre noire. Et à gauche, une devise est écrite en ukrainien : « Dieu et l’Ukraine sont avec nous ».

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Avec les Hospitaliers, dont la base est à Kiev, Arsène est rapidement envoyé dans l’est de l’Ukraine, dans des « sous-bases » proches du front. Puis il découvre le quotidien d’un vrai médecin militaire. « Même si nous ne dépendons pas d’elle, nous fréquentons des unités de l’armée, nous communiquons avec elle et lui obéissons sur le terrain », explique-t-il. Les premiers jours, l’anesthésiste dispense une formation médicale aux soldats ukrainiens, imaginant des jeux de rôle ou des attaques au mortier pour analyser leurs réactions. « Honnêtement, au début, c’était comme la sélection latino-grec au lycée. Ils s’en fichaient un peu, d’après mes conseils. Et puis quand ils sont revenus du front après avoir vu leurs potes déchirés, je peux vous dire qu’ils où ils écoutent beaucoup plus. » A la base, où il couvre une unité militaire de 150 hommes, le Lillois dispense également de nombreuses séances de médecine générale. « Comme tout le monde, les militaires ont de la fièvre, des diarrhées, des douleurs au ventre… Et beaucoup de douleurs aux dents ». à cause du stress et d’une mauvaise alimentation. Mon collègue, « Le Dentiste », a eu beaucoup de succès ! » Au fil des jours, le médecin se lie d’amitié avec certains militaires, qui lui apprennent à tirer ou à tester la puissance d’un char, avant de partir en mission, près du front.

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Eclats d’artillerie, grenades et contusions cérébrales

Là-bas, Arsène et ses collègues sont toujours encadrés par l’armée. Le soir, ils passent la nuit à quelques kilomètres des combats, dans des maisons abandonnées par les civils. Il faut tout combiner, s’éloigner des fenêtres, utiliser la lumière rouge, moins visible de loin. « Parfois, on entend le bruit des missiles, ça reste longtemps dans la tête. Il y a même des petits farceurs qui s’amusent à les imiter », dit-il en imitant le bruit que font les bombes avant qu’elles ne explosent. le sol Dans cet étrange quotidien, des pensées inattendues viennent à l’esprit du médecin. Lors d’une douche en plein air, il se demande par exemple ce qu’il ferait si les bombes commençaient à tomber. « Tu es là, nu, sans protection, et tu te dis : est-ce que je finis ma douche ? Ou est-ce que je me réfugie dans un refuge sans récupérer mes affaires ? Ça paraît idiot, mais réfléchis-y.

En journée, l’équipe médicale est divisée en deux parties : un véhicule utilitaire composé d’un chauffeur, d’un ambulancier et d’un mitrailleur, chargé d’aller chercher les blessés directement sur les routes cahoteuses menant au front, et une ambulance garée un à quelques kilomètres pour prodiguer les premiers soins. C’est le message d’Arsène. « C’est insensé de le préciser, mais il ne faut pas croire qu’on attend comme ça, les bras ballants. Il faut cacher le véhicule, on se dit qu’on est toujours en train d’espionner du ciel. » Au-dessus de nos têtes, des drones russes tournent en rond, menaçants. Lors d’un bombardement à proximité, l’ambulance, par exemple, a dû se séparer de deux bouteilles d’oxygène à bord. « Je me suis dit : si ça explose, on grandira. »

Dans les rues ukrainiennes, l’anesthésiste endosse alors le rôle de médecin urgentiste. Si les soldats ne sont que « modérément blessés », ils sont envoyés en un quart d’heure de voiture vers un poste médical avancé créé à la hâte dans une école, un théâtre ou un bâtiment public désaffecté. S’il y a urgence et dans la mesure du possible, Arsène guérit. La plupart du temps, il soigne les éclats d’artillerie ou de grenade. « Un jour, on a rencontré deux blessés comme ça, dont l’un a dit que tout allait bien sauf une petite blessure à la cuisse. Dix minutes plus tard, il a perdu connaissance ». En coupant son pantalon, le réanimateur se rend compte que sa jambe est pleine d’éclats d’obus, et qu’il saigne abondamment. « Ses vêtements étaient trempés de sang, on n’a rien vu. Il a survécu, mais c’était pire qu’on ne le pensait. » Les contusions dues aux explosions, elles aussi, sont légion. « Certains ont l’oreille interne détruite par les explosions. D’autres ne regardent plus droit après avoir eu 5, 6 ou 7 contusions cérébrales en si peu de temps. »

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Parfois, le médecin accueille les militaires pour lesquels il sait que son petit équipement ne changera rien. « J’ai eu des patients qui sont sortis du pick-up avec les deux jambes coupées ou avec des éclats d’obus dans le cou. Nous n’avons pas de réserves de sang ni de salle d’opération. Ils sont déjà presque partis… Vous savez que c’est plus, nous ne les prenons même pas. » Pas encore. Il faut continuer.» Dans l’adrénaline, tu fais ton boulot. Tu ne te poses pas de questions. » Pourtant, Arsène est loin d’avoir oublié certaines images de la guerre. Il se souvient de ses mains qui tremblaient de façon incontrôlable après avoir entendu les premiers bombardements, ou de quelques collègues tombés, comme ce « paramédical super sympa » de Donbass, avec qui il s’était lié d’amitié. « Alors que je devais lui apporter quelques affaires entre deux rotations, j’ai appris qu’il était mort, touché par des tirs d’artillerie. Nous avons voulu récupérer son corps, mais nous n’avons trouvé que de la chair et de la boue. »

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« Plus rien ne m’atteint »

Entre deux scènes d’horreur, le quotidien reprend parfois ses droits. Malgré une mauvaise connexion et un emploi du temps plus qu’incertain, Arsène a par exemple dû gérer les déboires de son achat immobilier dans le nord de la France. « J’étais dans le Donbass, sur une route cahoteuse, et j’essayais de scanner mon passeport pour une procuration chez le notaire… C’était complètement schizophrène à gérer à l’époque. » Mais ce lien avec la France et ses visites régulières dans le pays lui permettent de coller à une autre réalité, de retrouver sa compagne, ses deux chats et son furet, voire de faire quelques suppléances à l’hôpital. Récemment, le médecin dit également avoir été contacté par l’ambassade de France pour recueillir des preuves d’attaques chimiques et biologiques ou de crimes de guerre. « Ils m’ont donné un énorme kit d’écouvillons, que j’utilise sur le terrain. Je ne sais pas si cela aidera quoi que ce soit demain, mais je fais ce que je peux. »

Dans le confort de son appartement de Lille, qu’il a dû rejoindre en juillet pour s’installer et reprendre le travail, Arsène avoue toutefois qu’il « se sent vite coupable ». « Je pense aux collègues qui sont restés là-bas, à ceux qui n’ont pas les moyens de revenir. » Parfois les semaines paraissent bien fades et les soucis du quotidien, insignifiants. « En revenant d’une expérience comme celle-là, rien ne peut vraiment plus te toucher, rien ne peut plus te déranger », a-t-il conclu en disposant les souvenirs éparpillés sur la table. Le sac « French » trouvera sa place au sous-sol, jusqu’au prochain voyage. Arsène le sait déjà : dès que nécessaire, il partira.

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