Scholastique Mukasonga : « Je suis une rescapée »

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50 ANS DU DOT. Prix ​​​​​​Renaudot 2012 pour « Notre-Dame du Nil », l’écrivain franco-rwandais a écrit un essai à l’occasion du jubilé de « Point ».

Au lycée Notre-Dame de Cîteaux

Quand ça m’est arrivé comme un miracle, j’ai été admis au lycée Notre-Dame de Cîteaux à Kigali, un lycée très réputé, où il fallait former des femmes de grande classe, je savais très bien que si j’avais ce opportunité, ce ne serait pas possible car j’étais plus doué que mes amis qui habitaient le village et qui n’étaient pas des gens ordinaires.

Le quota de 10% limite l’accès des élèves tutsis à l’enseignement secondaire. Je devais donc, pour ne pas donner de motif d’expulsion, obtenir les meilleures notes. Surtout en français et en religion. La barre était très haute, il fallait que je m’accroche à tout. Plus de sommeil. Pour étudier, ou pour absorber mes études, je passais ma nuit aux WC, le seul endroit éclairé.

Mes bonnes notes ne m’ont pas fait penser à mes camarades de classe. C’est le contraire. J’étais encore un Tutsi, ce qui veut dire « Inyenzi », des cafards. Je prenais étrangement la place qui appartenait à la vraie fille de beaucoup de gens. Je m’étais portée volontaire pour faire les tâches ménagères, nettoyer les toilettes et le débarras, je me contentais juste de ce qui restait.

A chaque vacances scolaires, je retournais à Nyamata, lieu d’exil où ma famille avait été relogée mais où je retrouvais la chaleur de la protection d’une mère. Je me suis rendormi.

Plusieurs fois, j’ai pensé à ne jamais retourner au lycée. A quoi bon la haine extrême et la condescendance ? Mais cette place au lycée, n’était pas que la mienne, j’étais l’espoir de tout le village. Et j’ai tenu bon.

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C’était en 1973, après mon renvoi de l’école des travailleurs sociaux de Butare, lorsque mes parents ont décidé que je devais m’exiler au Burundi voisin. Les violences répétées et les massacres quotidiens ne pouvaient conduire qu’à la destruction totale. J’ai dit en français : je serais leur souvenir quand viendrait le jour de leur mort. J’ai obéi comme une fille obéissante doit faire à ses parents.

Alors au milieu de la nuit, alors qu’il pleuvait, je me suis noyé dans la savane. La frontière burundaise était à 40 kilomètres. Je devais arriver avant le lever du soleil et les troupes, quand malheureusement la pluie s’est arrêtée, ont commencé à se déplacer.

Je me suis vite perdu parmi les buissons épineux. Comment trouver l’itinéraire qu’on m’a montré et qui allait au Burundi ? Je me promenais et, pris de peur, je vis clairement que j’étais face à face avec un léopard ou un éléphant. Mes pieds saignaient, je me suis caché, en désespoir de cause, sous un grand arbre bayamhondoro, et j’ai arrêté de pleurer. Je ne suis jamais arrivé au Burundi, il valait mieux que je rentre et que j’essaye de retrouver la famille. Mais j’ai vite écarté cette mauvaise idée, mes parents m’avaient donné un travail, je devais le remplir. J’ai recommencé à marcher, au hasard, et je ne sais pas comment l’étoile de la chance était comme mon guide : tôt le matin, je me suis retrouvé au marché de Ruhuha. J’étais au Burundi.

J’étais en France en 1994 quand a eu lieu le massacre des Tutsis au Rwanda. Depuis mon exil, même si j’ai un passeport français, il m’a toujours été interdit de retourner chez mes parents à Nyamata. J’étais pris dans la crise des réfugiés, il me semblait que je n’habitais pas loin du Rwanda, mais que le Rwanda m’avait quitté petit à petit.

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Le génocide du peuple tutsi à l’été 1994 m’a rappelé pourquoi mes parents avaient décidé que je devais m’exiler. Sans espoir, j’attendais anxieusement d’avoir des nouvelles de ceux que j’avais laissés au Rwanda. Pourrait-il y avoir des survivants à Nyamata, le pays des Tutsi ? La réponse est venue dans une enveloppe affranchie d’un timbre extérieur. J’ai longtemps hésité à l’ouvrir. Je devais être d’accord avec ça. A l’intérieur, il n’y avait qu’un grand morceau de papier déchiré d’un livre scolaire et sur ce papier, 37 noms, 37 noms sur lesquels j’avais maintenant un fardeau mental. Oui, c’était le travail que mes parents m’avaient confié : être la mémoire de ceux qui n’ont pas de tombes. Le fardeau est soudainement devenu lourd. Qu’importe de continuer à vivre ? N’était-il pas injuste de leur échapper ? Pourquoi ne les rejoins-tu pas dans leur mort ? Je veux arrêter de penser, sombrer dans la folie, la folie peut être douce pour moi.

Puis cette voix a été entendue. Oui, je l’ai ressenti, du fond de mon cœur, celui de mes parents. J’étais en vie. J’ai accepté la douleur d’être une survivante. De ma souffrance j’ai trouvé une nouvelle force. Ce pouvoir était la capacité d’écrire. Grâce aux livres, j’ai pu être le parfait gardien des souvenirs de mes proches. Je ne suis pas une fille ingrate : l’écriture m’a sauvée.

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